L’essence de l’islam
L’essence de l’islam
Parce que ni la discipline historique ni les philosophes à la retraite ne sont suffisants pour atteindre l’en-soi de l’islam, on a besoin d’une véritable théologie islamique.
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Récemment, le philosophe Rémi Brague a commis un ouvrage intitulé Sur l’islam (Gallimard). L’auteur se met en quête de ce qui s’apparente à une “ essence ” de l’islam. Pourquoi pas ? Après tout, on utilise le même mot (islam) pour désigner des réalités aussi différentes que l’Andalousie du Xe siècle, les pratiques musulmanes en Europe au XXIe siècle ou encore les envolées gnostiques et métaphysiques des ismaéliens au VIIIe siècle. Quelque chose dans “l’islam ” semble traverser le temps, l’espace et les sociétés. Un quelque chose qui fait que, bien qu’il n’y ait aucune commune mesure entre un mystique comme ibn Arabi et un terroriste comme El Baghdadi, les deux se greffent à l’univers de sens qu’est ”l’islam ”.
QU’EST-CE QU’UNE RELIGION ?
Pour justifiée que soit l’intention de départ, sa mise en œuvre a un prix. Ce prix est le sacrifice des outils les plus élémentaires des méthodes de l’histoire des religions. C’est que, pour un historien des religions, une religion est ce que les croyants en font. Elle n’existe pas par elle-même et doit toujours être définie dans un espace géographique, une époque et un groupe humain. C’est cette réalité anthropologique qui rend toute “ religion ” étudiable.
Or, ce sont précisément ces trois coordonnées (espace, temps, société) que Rémi Brague entend mettre entre parenthèses pour se concentrer sur des dimensions, certes intéressantes, mais très dures à définir précisément. Des dimensions comme la vision islamique de Dieu, le rapport à la loi ou encore la problématique du rapport à la raison… Passionnant. Mais avec quelle méthode, si on privilégie “ l’essence ” sur la réalité concrète ? Les réactions des islamologues de profession ne se sont pas fait attendre. On retiendra le compte-rendu de l’historien John Tolan dans un article du journal Le Monde qui, entre autres griefs, signale un « manque de contextualisation historique ». Dont acte.
PAS UN, MAIS DES ISLAMS
Pour autant, la question de fond demeure : pourquoi parle-t-on d’islam pour des réalités aussi différentes que le terrorisme et la mystique ? Quand on dit : « Il n’y a pas un islam, mais des islams ? », le substantif “ islam ” demeure. Il me semble qu’on touche là à une nécessité qui n’a pas encore fait suffisamment son chemin dans le monde musulman : le besoin de faire de la théologie. Si la théologie est la discipline reine dans le monde chrétien, et en particulier dans le monde catholique, c’est plutôt la jurisprudence qui a accompagné les courants musulmans majoritaires.
Le résultat se fait ressentir aujourd’hui plus que jamais : on ne sait plus de quoi on parle. L’historien des religions ne pourra rendre compte que des expressions de l’islam dans un temps, un lieu et une société. Il ne parlera pas de l’islam mais d’islams particuliers. Les philosophes de la trempe de Rémi Brague, quant à eux, seront condamnés à proposer une métaphysique chancelante qui ne sera que la traduction de leur propre idée de l’islam.
C’est parce que ni la discipline historique ni les philosophes à la retraite ne sont suffisants pour atteindre l’en-soi de l’islam que l’on a besoin d’une véritable théologie islamique. Une théologie fondée sur une conscience historique, une légitimité communautaire et une profondeur métaphysique et philosophique qui réalise la jonction entre les contingences des réalités anthropologiques et l’absolu dont Dieu est le nom. Quant à savoir qui pourrait boire à cette coupe, il s’agit-là d’une question pour une autre chronique. Probablement.
Hicham ABDEL GAWAD, Écrivain
