L’homme de quantité
L’homme de quantité
Pourquoi sommes-nous à ce point obsédés par la quantité ? Et pas seulement sur le plan de la consommation. Même la foi monte sur la balance. Et les disciples en veulent plus.
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Un livre, parfois, peut traverser le temps sans prendre une seule ride. C’est le cas de ce grand texte publié chez Gallimard en 1977 : L’homme de quantité. Son auteur, Bernard Ronze, philosophe multidisciplinaire qui a travaillé avec Maurice Merleau-Ponty, est aussi… inspecteur des finances. La combinaison de ces deux disciples nous offre une réflexion décapante à travers laquelle l’auteur explique que l’esprit de quantité pénètre le cœur de l’homme. L’économie, dit-il, imprègne notre temps, en façonne les vocabulaires, les analyses, les mentalités. Elle domine l’organisation de la cité, les rapports entre les individus, le développement des peuples. On ne parle plus que de marchés, de niveau de vie, de programmes. Même l’épanouissement de la personne est une affaire quantitative.
Bref, « l’esprit de quantité n’envahit plus le monde moderne, il en est l’âme ». Attention, prévient Bernard Ronze, cet esprit de quantité n’exclut pas l’esprit de finesse. C’est qu’il est subtil, cet esprit-là, et joue les modestes en donnant l’impression d’être un simple serviteur… Mais, en réalité, cet esprit de quantité nous entraîne sur une pente fatale, jusqu’à nous pousser à refuser le tragique. Dans une société où tout est quantifié, « l’homme est en train de perdre sa mort ».
ILS CALCULENT, ILS PÈSENT, ILS MESURENT
Même les disciples de Jésus n’ont pas échappé à la maladie de la quantité ! « Augmente en nous la foi ! », supplient-ils avec une émouvante unanimité. La foi ? « Si vous en aviez un rien, un fifrelin, répond Jésus, vous diriez à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait. »
L’arbre en question est un sycomore, disent plusieurs traductions, qu’on appelle aussi le figuier sauvage. Comme il pousse surtout du côté de la plaine côtière ou dans la vallée du Jourdain, il n’aurait pas une longue route à faire pour aller se planter dans la mer. Et même si son tronc atteint jusqu’à sept mètres de circonférence, comme ses branches touchent quasi le sol, c’est un jeu d’enfant d’y grimper. Demandez à Zachée !
Alors, on devine l’humour de Jésus qui adore jouer à l’impossible en rapprochant les extrêmes : juste une petite graine de foi et voilà qu’un grand sycomore se met à marcher. Les disciples n’en sont pas encore là. Ils calculent. Ils pèsent. Ils mesurent. Ils prennent Jésus pour leur banquier attitré : « Conseille-nous le meilleur placement du moment. Malgré la crise, malgré la covid, malgré l’Ukraine, quelle sicav, Maître, nous permettra d’augmenter notre capital croyance ? »
« Il ne faut pas des milliers d’euros pour jouer en confiance, leur répond Jésus. La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde. » Je traduis : « Si vous aviez un grain, juste un grain de folie, alors vous diriez au grand arbre que voici : “Déracine-toi !” Et il le ferait. »
« CET ARBRE, C’EST MOI »
« Elle est lumineuse, la parabole de l’arbre que déplace la foi », confiait un jour Bernard Feillet. Ajoutant que « cet arbre, c’est moi, c’est chacun de nous ». Et d’ajouter que, depuis longtemps, il a renoncé de demander à la foi de lui faciliter la vie, mais seulement d’en maintenir ouvert le chemin.
Cet écrivain, ami de Sulivan, en commentant l’histoire de L’arbre dans la mer (DDB), écrit que le Maître a été vraiment très bon en nous demandant juste un peu de foi. Avec Jésus, nous allons de l’infime à l’immense, « étonnés d’être si petits et habités d’infini ».
Gabriel RINGLET
