Philippe Marion : « Une envolée vers la grâce »

Philippe Marion : « Une envolée vers la grâce »

Chaque fois qu’il se met au piano pour donner du son à un film muet, Philippe Marion vit avec le public une expérience quasi-mystique. Sans doute parce que, lors de ce type d’exercice, tout est de l’ordre de l’improvisation. Et que, paradoxalement, laisser libre cours aux notes ne s’improvise pas…

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Publié le

1 juin 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Chaque fois qu’il se met au piano pour donner du son à un film muet, Philippe Marion vit avec le public une expérience quasi-mystique. Sans doute parce que, lors de ce type d’exercice, tout est de l’ordre de l’improvisation. Et que, paradoxalement, laisser libre cours aux notes ne s’improvise pas…

L’artiste, en frac, s’est installé au piano. La lumière s’éteint. La projection commence. Sur l’écran, des centaines d’ouvriers sortent d’une bouche de métro et pointent à l’entrée d’une usine. Parmi eux, un petit bonhomme portant une petite moustache et une salopette rayée se met au travail à la chaîne. Alors que défilent les images, le pianiste jette de temps à autre un regard à ce qui se déroule sur la toile. Ce dimanche matin-là, à la chapelle musicale de Waterloo, Philippe Marion faisait revivre par sa musique Les Temps modernes, un des chefs d’œuvre de Charlie Chaplin. Une expérience plutôt originale pour ce musicien qui ressemble un peu à Igor Wagner, le pianiste de Tintin. Car ce film, réalisée en 1936, est… sonore. Mais Philippe Marion a fait le pari de l’accompagner comme un film muet. 

En plein XXIe siècle, il existe encore des pianistes qui pratiquent cet art, alors que les films muets ont disparu depuis presque cent ans. Parce que, pour voir une de ces vieilles pellicules dans des conditions idéales, il faut qu’elles soient accompagnées au piano, comme dans le temps. Sans partition, mais en improvisant au gré des images. Cet exercice de haute voltige est l’aspect du métier que Philippe Marion apprécie le plus et la raison pour laquelle, à bientôt 70 ans, il aime toujours “sonoriser” en direct des films sans voix.

« MÉDIAGÉNIQUE »

Le piano, ce Chimacien d’origine est tombé dedans quand il était petit, sa maman en étant prof à domicile. À l’adolescence, tout en se mettant au rock, il continuera le piano classique, mais fera aussi du jazz sur orgue. « C’est alors, explique-t-il, que j’ai commencé à m’intéresser à l’improvisation. » Ce qui l’amènera au conservatoire de Liège pour suivre une formation pianistique en improvisation jazz. « Restituer à la musique son côté spectacle vivant, avoir la vibration du direct, voilà ce qui m’intéresse. Partant d’un élément plus ou moins construit, on doit, sans filet, essayer de trouver des voies inédites. L’impro est une remise en question perpétuelle. On y est toujours en péril. Le musicien classique doit certes beaucoup travailler sa partition, mais celle-ci lui procure de la sécurité. Dans l’impro, on la supprime pour faire autre chose. Travailler d’autres voies. »

L’impro ne garantissant pas de nourrir son musicien, Philippe s’inscrira aussi à l’université de Louvain. Il deviendra philologue, puis licencié, et même docteur, en communication sociale. Il sera alors engagé comme professeur dans ce dernier domaine. Il y est devenu un spécialiste mondial de l’analyse de l’image et des récits médiatiques. Il a même été l’inventeur d’un concept, la “médiagénie”, trop compliqué à expliquer ici. S’il a écrit une centaine d’articles scientifiques et enseigné à des dizaines de milliers d’étudiants, le piano et l’impro sont toujours restés ses jardins plus ou moins secrets.

Au début de sa carrière à l’UCL, alors qu’il était aussi prof à l’institut du Berlaymont, il sera pendant des années animateur à la Chapelle musicale reine Élisabeth, où, comme les jeunes musiciens en résidence, il sera hébergé dans un petit studio. « Mon job était d’ouvrir aux possibilités de l’improvisation ces musiciens classiques qui jouaient mieux que moi. Une mission très difficile, parce qu’ils ont un tel respect de la partition que leur faire mettre un pied à côté était pour eux une sorte de sacrilège. »

TIRER SUR LE PIANISTE

À l’université, un collègue qui donnait cours d’histoire du cinéma apprend sa passion pour le piano et l’impro. Ses leçons sur le cinéma muet étant suivies de projections de films, il lui propose de les accompagner au piano. « Je n’y avais jamais pensé. Mais cela m’a tellement plu que, depuis ce moment-là, je n’ai plus jamais arrêté. »

On recense en Belgique une dizaine de pianistes de cinéma. Aucun n’en fait son seul métier. Cet art ne s’apprend pas dans une académie, mais sur le tas. Au musée du cinéma de Bruxelles, Philippe a pu compter sur les conseils du maître de l’époque, Fernand Schirren. Il y a aussi rencontré d’autres accompagnateurs, ainsi que lors de sessions comme La nuit du cinéma muet, à Morlanwelz, qui faisait appel à une demi-douzaine de pianistes différents. « On a vraiment chacun son style, sa manière d’articuler les notes, de suivre ou pas les mouvements des acteurs sur l’écran, ou de prendre un peu de distance… Ce type de musique est immédiatement marqué par une signature. »  

DES PERFORMANCES ÉPROUVANTES

Philippe Marion dirait que, dans ses accompagnements, « il y a une sorte de conciliation des effets de jazz, de la dextérité pour la rythmique et de la coloration harmonique des accords ». Mais il essaie de ne se pas se confiner dans un style, et est toujours en recherche. 

Lorsqu’il accompagne un film muet, il estime essentiel de ne pas seulement tenir compte de ce qu’il y a sur l’écran, mais aussi du public et de ses réactions. Surtout pour les films burlesques, où tous les publics ne rient pas des mêmes choses. Alors, il adapte son jeu. Si le public est plutôt froid, sa musique s’en ressentira. Mais s’il y a de gros éclats de rire, elle ira dans le même sens. Comme un prof devant un auditoire, le pianiste doit s’efforcer de captiver son audience. « L’improvisation sur film muet prend au sérieux l’énonciation filmique, explique-t-il, un peu doctoral. Grâce à elle, le film ne reste pas bêtement dans une boîte à tout jamais. Chaque fois qu’on le repasse avec une musique différente, l’énonciation se modifie. Chaque prestation devient une performance. »

Une performance dont le pianiste ne sort pas indemne. À la fin de chacune d’entre elles, Philippe doit s’isoler. « J’ai besoin d’un moment dans un sas. D’une certaine manière, je reviens sur Terre. Je dois vraiment décompresser. Je suis dans un état de fébrilité, d’hypertension. Je me repasse très vite le film de ce que j’ai fait, comme ce qui se passe après un accident, mais en plus léger. Ces derniers temps, ce besoin se développe parce qu’il me semble que j’ai affiné mon jeu. Avant, j’étais plus dans la paraphrase trop massive. Maintenant j’essaie d’apurer. Cela demande beaucoup de concentration. »

Pour Philippe, cet exercice est aussi quasiment spirituel. « Il se passe quelque chose de spécial, de l’ordre du sens, quand le public est ému, qu’il pleure ou qu’il rit, et que ma musique l’accompagne avec les images. On n’a plus alors la simple addition du public, de l’écran et de mon jeu, mais autre chose. Une expérience proche d’un moment suspendu, comme si cela me traversait presque par devers moi. Un état du côté de la transcendance, d’un autre chose, d’un ailleurs. Peut-être d’une âme. Une forme d’ouverture vers la grâce, la spiritualité ou le mysticisme. Il y a là une expérience qui n’est pas de type sensoriel classique. J’associe beaucoup la foi et la divinité à l’indicible. Ces moments relèvent de cela. Ils créent une sorte de communion qui emmène les gens quelque part. Je les ressens et ils me ressentent. Et quelque chose nous élève les uns les autres. »

Frédéric ANTOINE

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