Quand le message de Jésus rencontre la tradition védique

Quand le message de Jésus rencontre la tradition védique

Relire les Évangiles et les enseignements du Christ à la lumière de la sagesse non duelle de l’Inde millénaire : tel est le projet de cette retraite méditative dans la Maison du Chemin des Roches, au cœur du Brabant wallon.

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Publié le

30 novembre 2025

· Mis à jour le

30 novembre 2025
RENCONTRE. « Créer des ponts » entre les pratiquants de chemins philosophiques, religieux et spirituels différents.

Située dans le village de Dongelberg, sur la commune de Jodoigne, dans un cadre paisible propice à l’intériorité, la Maison du Chemin des Roches est un espace dédié à la pratique et à l’enseignement de la méditation. Les responsables désirent « créer des ponts » entre des chemins philosophiques, religieux et spirituels différents, y compris la démarche athée. Le lieu se caractérise par sa complète autonomie par rapport à toute institution et autorité philosophique, spirituelle ou religieuse. Le moine bénédictin indien John Martin Sahajananda s’y est arrêté pour trois journées en octobre dernier. La proposition était de réunir une quinzaine de personnes désireuses de découvrir la fécondité du dialogue entre les spiritualités hindoues et chrétiennes initié par les pères Le Saux, Monchanin et Griffiths (sans oublier le moine belge Francis Mahieu). Creuser la valeur philosophique et non duelle des Upanishads semble permettre l’accès à des compréhensions nouvelles des paroles et gestes de Jésus. 

RESPIRER À DEUX POUMONS

En 1955, le moine bénédictin Bede Griffiths quitte l’Europe pour l’Inde et confie : « Je pars à la découverte de la deuxième moitié de mon âme. » Trente ans plus tard, au sortir de ses études de théologie, frère John Martin le rejoindra à l’Ashram Shantivanam situé dans le Tamil Nadu en Inde du Sud, pour y prononcer ses vœux monastiques et y demeurer. À l’occasion de plusieurs rencontres œcuméniques à Istanbul en 1979, Jean-Paul II lançait cette invitation prophétique : « Il nous faut apprendre à respirer de nouveau pleinement à deux poumons, le poumon occidental et le poumon oriental. »Il s’agira ici du poumon indien qui reçoit le souffle puissant des sages védiques et des Upanishads.

Si le védisme ancien et le christianisme sont des lieux de révélation très différents, le fait même que la mise à mort de Jésus fut causée par des affirmations jugées blasphématoires car non duelles – « Le Père et moi sommes Un » – ne peut laisser indifférent. Jésus semble avoir transcendé la relation duelle entre homme et Dieu qui s’ancrait dans la compréhension juive d’un Dieu créateur. Il est allé jusqu’à affirmer son union ontologique avec le divin. Il n’a cessé d’inviter chaque être humain à suivre ce chemin créatif qui va de la séparation à l’union, en passant par des espaces intermédiaires propres au parcours de chacun. Dans sa préface du livre-testament de Bede Griffiths Les Noces de l’Orient et de l’Occident, Marie-Madeleine Davy apporte un éclairage : « L’homme moderne cherchant la “voie libératrice” ou, mieux encore, l’au-delà des voies, se trouve pour ainsi dire “coincé” entre deux étaux : d’une part, le monde des signes avec les archétypes et symboles qui ne sauraient lui suffire, d’autre part, un humanisme athée gagnant de proche en proche. Il lui faut opérer une percée salvatrice. (…) »

AU-DELÀ DES RELIGIONS

Cette percée est individuelle. C’est un itinéraire où chacune et chacun trouve ses propres marques en avançant. On découvre un enseignement libérateur qui pointe la particularité de chaque être humain et son potentiel inconnu. On s’ouvre à une compréhension du “Royaume” comme déploiement dans l’ici et maintenant de ce que l’on porte en soi de meilleur. Il faut alors admettre que la vision du Christ n’implique (ou n’impliquait) pas une nouvelle religion, mais qu’il est venu proclamer la naissance d’une nouvelle conscience humaine (ce que la tradition biblique nomme nouvelle Alliance). L’écrivaine Aliette Armelle, lors d’une interview dans la regrettée revue Ultréïa, résumait en 2017 cette vision libératrice : « Plus nombreux seront ceux qui élèvent leur niveau de conscience, plus la paix progressera dans le monde. Pour le comprendre, le message du Christ nous invite à transformer notre identité personnelle en identité collective, puis à l’étendre à l’identité universelle et enfin à l’identité divine. » Cette progression des niveaux de conscience est clairement exprimée dans la Mandukya Upanishad. C’est ce type de trésor que les pères fondateurs sont venus chercher en Inde pour enrichir leur approche des Évangiles. 

Ces moines chrétiens précurseurs ont revêtu la “robe des renonçants” (sanyasi), conscients de la nécessaire ouverture du monde chrétien à d’autres spiritualités. La rencontre vivante des deux cultures requiert une conversion du regard et la décision de quitter une position de surplomb d’une culture sur une autre. Le pari est ici de marier le rationnel et l’intuitif, sans nier l’importance de chaque démarche. Quant au lien avec les Évangiles, se laisser imprégner de leurs découvertes ouvre graduellement à l’idée que l’on est amis et frères du Christ plutôt que seulement créatures contemplant la manifestation du “Fils du créateur”, même si les deux visions sont inclusives. On est invité à dépasser les religions considérées comme des “matrices” de formations dont il est sain de sortir pour éviter celle d’identités cloisonnées porteuses de visions exclusives (voire d’“identités meurtrières”). Quitter le nid familial ne rompt pas la relation filiale. Les poètes, les artistes et les mystiques ont commencé à déserter le chemin des certitudes en proposant des voies intuitives et subtiles.

L’ARGILE

Parmi les temps de méditation, celui qui consiste à manipuler l’argile permet de vivre une expérience sans s’attacher au résultat. L’animatrice de l’atelier précise : « Le poète Khalil Gibran parle de l’humble manipulation de l’argile par les mains attentives et patientes qui devient le témoignage d’une “imperfection parfaite”. » Elle poursuit avec malice : « Dans la Chandogya Upanishad, le sage védique Uddalaka utilise la métaphore de l’argile pour expliquer à son fils Shvetaketu la nature de la réalité et l’identité entre l’âme individuelle (Atman) et l’âme universelle (Brahman). Le vase n’est pas différent de l’argile dont il provient ; il s’agit simplement d’une forme différente prise par la terre. »Fermer les yeux pour quitter le monde visuel et laisser place au toucher. L’essence de l’argile réchauffée par les mains prendra plusieurs formes souvent inattendues. « On ne s’attache pas au résultat mais l’on place sa conscience dans le mouvement des mains, dans le présent de l’action. Ce lâcher-prise permet de cheminer sans attente précise vers du moins connu voire de l’inconnu. En ce sens, c’est une expérience non duelle. » Les partages en groupe et les témoignages sont puissants et aident à l’intégration des notions enseignées. 

Dans ce type de retraite, les participants sont invités à un retour à la “rive du cœur”. Ils repartent enrichis de cette ouverture à la non-dualité. Sur cette échelle de conscience spirituelle – que la vie de Jésus révèle avec force – le Christ incarne tout le spectre de la relation divino-humaine qui consiste à réaliser l’unité intérieure avec l’absolu, tout en vivant en relation avec les frères et sœurs en humanité. C’est le miracle de la vie et de la plénitude du chemin chrétien universel. Il n’est jamais fini.

Michel DESMARETS

meditation-chemindesroches.be/WP/

Prochaine retraite de frère John Martin à la Maison du Chemin des Roches : 30/04/2027  02/05. Renseignements : johnmartinbe123@gmail.com

Bede GRIFFITHS, Les noces de l’Orient et de l’Occident ; expérience chrétienne et mystique hindoue, Paris, Les Deux Océans, 2020. 

Jules MONCHANIN, Tout réunir dans le Christ. Testament de Rabat, Bruxelles/Paris, Lessius, 2016. 

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