Quand tu seras grand : la vie par les deux bouts

Quand tu seras grand : la vie par les deux bouts

Lorsque des dizaines de gosses débarquent en maison de repos pour prendre leur repas de midi, tout redevient possible pour les résidents comme pour les enfants. Quand tu seras grand est un film tendre et intense signé Andréa Bescond et Éric Métayer.

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Publié le

1 mai 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
JEUNE ET VIEUX. Main dans la main.
JEUNE ET VIEUX. Main dans la main.

Le film s’ouvre sur une scène d’une tendresse infinie. Yvon et Gigi sont deux anciens forains qui ont triomphé autrefois avec un numéro de motos lancées à toute vitesse dans “la Boule de la mort”. Gigi, aujourd’hui hémiplégique, ne peut plus parler et ne se déplace qu’en siège roulant. Devant la porte de l’Ehpad (équivalent du home en France) où ils vivent à présent, ils échangent un long baiser, amoureux, fougueux comme deux adolescents. À l’intérieur, les soignants s’agitent, se dépêchent, enchaînent deux plages horaires consécutives pour pallier le manque de personnel, et font du mieux qu’ils peuvent. Bien sûr, mettre les résidents au lit à 17h, c’est de la maltraitance, mais ont-ils un autre choix ? Le directeur, écartelé entre les contingences matérielles et la nécessité de rester humain dans les soins, tente d’apaiser les rivalités et les conflits qui naissent immanquablement.

C’est dans ce contexte tendu que des enfants de l’école primaire voisine débarquent. Leur cantine est en travaux et la municipalité a décidé de les faire manger dans celle de la maison de retraite. Pour Yannick, aide-soignant très investi, interprété par Vincent Macaigne, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il lance une pétition contre la présence de ces jeunes intrus, manipulant même certains résidents pour qu’ils la signent. On n’est pas loin de l’abus de faiblesse. Si la cohabitation commence mal et provoque d’inévitables problèmes et chahuts, certains pensionnaires ressentent cependant comme une nouvelle envie de vivre. 

COHABITATION CONFLICTUELLE

« Il y a quelques années, ma grand-mère a été placée en EHPAD. Quand nous sommes venus la voir avec nos enfants, nous avons remarqué à quel point leur présence faisait réagir les personnes âgées. Tout à coup, elles pétillaient de nouveau. Cela nous a beaucoup émus », raconte Andréa Bescond, coréalisatrice du film. avec Éric Métayer, son mari, qui enchaîne : « Voir se rallumer une étincelle dans leurs yeux grâce à la présence d’enfants a sans doute créé un déclic en nous. »

L’intrusion de ces enfants et d’Aude, leur rayonnante et redoutable institutrice, interprétée par Aïssa Maïga, risque en effet de ne laisser personne indemne à l’intérieur de l’établissement. Yannick, témoin de la complicité qui s’installe entre certains résidents et les enfants, finit par se laisser convaincre que cette proximité entre les deux générations est positive pour tout le monde. Après trois semaines, les aînés préfèrent désormais prendre leur repas au réfectoire, plutôt que dans leur chambre. La plupart d’entre eux, qui n’ont jamais de visite, considèrent que cette nouvelle présence est une bénédiction. Il n’en reste pas moins que la gestion au quotidien s’avère délicate et que tous les problèmes de sous-effectifs demeurent. Et puis, faut-il laisser les enfants s’attacher à ceux qui vont bientôt mourir ? Comment leur parler de la mort ? 

QUAND BRIEUC RENCONTRE YVON

Brieuc est l’un d’eux. Un as du skateboard, un sport qu’il pratique avec beaucoup de persévérance et de talent. « On cherchait un petit skateur. On recevait des vidéos et un jour, on est tombé sur celle de Kristen Billon – lumineux, très doué », explique la coréalisatrice. C’est un enfant négligé par ses parents, trop absorbés par leur travail, et il se conduit souvent en sale gosse. « Je suis jeune, je n’ai peur de rien. Ce n’est pas comme vous qui devez avoir peur de la mort », lance-t-il, bravache. Mais Yvon, celui qui a joué avec la camarde sa vie durant, trouve les bons mots pour lui répondre. Entre les deux, une confiance et une complicité s’installent. « Mes parents se foutent de moi », se plaint le jeune garçon. « Nous, c’est pareil, ce sont les enfants qui se foutent de nous », rétorque l’ancien cascadeur, qui avait doublé autrefois Belmondo. Brieuc fait du skate dans les couloirs de l’Ehpad, se risque à quelques cascades lui aussi, et lorsqu’il est en colère, il lui arrive de se mutiler la main contre un mur. « Même pas mal ! » Mais Yvon sait qu’être dans cet état, « c’est venger la faute des autres sur soi-même ».

Quand tu seras grand plonge le spectateur en immersion dans cet Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes. On y suit le quotidien des soignants qui y vivent aussi leurs histoires d’amour, leurs ras-le-bol et leur épuisement. Ces personnes magnifiques, applaudies durant l’épidémie de covid, sont aujourd’hui oubliées et négligées par les politiques. Le film, sans entrer dans une quelconque polémique, leur rend hommage et montre leur dévouement à toute épreuve, malgré les carences du système. On retrouve parmi elles, la Belge Marie Gillain, bouleversante dans un superbe rôle.

AINSI VA LA VIE

Autour des acteurs professionnels, de nombreux figurants sont de véritables résidents. Andréa Bescond explique qu’une des responsables du casting, Léa Moszkowicz, « est allée les chercher dans les EHPAD proches de notre lieu de tournage. C’était la période post-covid, et ces pensionnaires ne demandaient qu’une chose : vivre. » « Ils avaient envie de jouer, improvisaient. La générosité et la motivation de ces personnes qui n’avaient pourtant jamais vécu ce genre d’expérience nous ont estomaqués et enchantés », ajoute Éric Métayer. C’est un bonheur de les voir rire, jouer, chanter, danser, encourager et supporter les jeunes. Quant à Yvon, quelques signes lui font craindre la maladie d’Alzheimer. Brieuc se rend bien compte qu’il a des réactions bizarres, qu’il n’est plus tout à fait le même, mais comment parler de ces choses-là ? Et qui s’occupera de Gigi, si son compagnon n’est plus en état de le faire ? 

Le film ne sombre jamais dans la mièvrerie. Il fait se croiser de nombreux personnages, jeunes ou vieux, souvent émouvants, drôles ou blessés par la vie, toujours animés d’une envie de vivre. Cependant le tragique de l’existence n’est jamais loin des moments de joie et invite à se poser la question des priorités. Laissons le mot de la fin à Andréa Bescond : « Je crois encore qu’un autre monde est possible, un autre prisme, une autre société où l’épanouissement et le partage seraient au cœur des priorités sociales. » Que demander de plus, sinon de courir voir ce film humain et profondément touchant, qui garde les couleurs de la vie, même lorsqu’elle touche à sa fin ?

Jean BAUWIN

Quand tu seras grand, un film d’Andréa Bescond et Éric Métayer, en salle dès le 17/05.

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