Rithy Panh : survivant des Khmerrs rouges
Rithy Panh : survivant des Khmerrs rouges
Entre 1975 et 1979, le régime de Pol Pot et de Khieu Samphân a massacré quelque deux millions de Cambodgiens. Adolescent à cette époque, Rithy Panh a survécu et, depuis 1989, il ne cesse de témoigner à travers des films et des livres. Il vient de publier, avec Christophe Bataille, Quartier des fantômes.
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Trois ans, huit mois et vingt jours. Du 17 avril 1975 au 7 janvier 1979. C’est le laps de temps durant lequel les Khmers rouges ont, via “l’angkar” (“l’organisation”), imposé leur dictature d’une hallucinante férocité sur le Cambodge, devenu le “Kampuchéa Démocratique”. Cette tragédie reconnue depuis 2018 comme un génocide a causé la mort de 1,7 à 2 millions d’hommes, femmes et enfants, peut-être même plus. Soit près du quart de la population. Rithy Panh, qui avait 11 ans à l’époque, a survécu, contrairement à ses parents.
À la libération de son pays, après un passage par un camp en Thaïlande, il a été, avec sa sœur, pris en charge par la Croix-Rouge et envoyé en France où vivaient leurs trois frères boursiers. Il apprend à dessiner et à peindre, veut être menuisier. C’est pourtant le cinéma qui va le happer. Et lui qui voulait « tout oublier », jusqu’à sa langue maternelle, ne cesse, depuis bientôt quatre décennies, à travers ses documentaires et films de fiction, ou des livres, de témoigner de ce qu’a été cette folie criminelle. « Je ne travaille pas comme un historien. Je suis un peu policier, un peu voyou, un peu anthropologue, un peu de tout », se définit-il.
VIVRE AVEC SON TRAUMATISME
« Je suis très surpris d’avoir survécu, confie le sexagénaire, et en même temps désolé, dans le sens de désolation. Un jour, dans une réunion critique, on a levé la main pour dire que les chefs mangeaient très bien, contrairement à nous. Le lendemain matin, nous avons été envoyés dans un centre de rééducation, eux sont restés. Dans ce centre, j’étais dans une unité d’enfants, on était trois. On mettait tout en commun, on travaillait ensemble. Comme j’étais le plus faible, ils creusaient et je portais. Psychologiquement, je reste imprégné par ces souvenirs, mais j’apprends à vivre avec eux. »
Film après film, Rithy Panh ne cesse de replonger dans ces années d’épouvante. De Site 2, nom du camp de réfugiés cambodgiens à la frontière thaïlandaise, à Rendez-vous avec Pol Pot, fiction inspirée de faits réels qui suit trois Occidentaux venus rencontrer le “frère numéro un”. En passant par L’image manquante où, à l’aide de figurines en argile, il revient notamment sur son expérience. « La mémoire est, au Cambodge, profondément détruite, émiettée. Au-delà des massacres et des souffrances, les Khmers rouges ont mis en place une machine à effacer la mémoire, une machine totalitaire délirante. Les pagodes et les écoles ont été transformées en centres de détention, les villes vidées, les habitants évacués. »
VERS LA PURETÉ
Quel était le but de ces “petits hommes en noir” au visage fermé ? « Ils visaient la pureté. Ils voulaient s’affranchir de toute forme de domination capitaliste et ne plus compter que sur eux-mêmes, rappelant qu’ils sont une race pure qui a, par exemple, construit le Temple d’Angkor. Et on était en pleine guerre du Vietnam. » Protectorat français jusqu’en 1953, le Cambodge est un royaume dirigé par le prince Norodom Sihanouk. En 1969, prétextant que des unités nord-vietnamiennes y ont trouvé refuge, le président Nixon ordonne le bombardement de ses provinces orientales. Environ 530 000 bombes causeront la mort d’un demi-million d’habitants. En mars 1970, Sihanouk est renversé par son Premier ministre, le général Lon Nol, avec l’aval des États-Unis. Il encourage alors son peuple à rejoindre ses anciens adversaires, les Khmers rouges qui, soutenus par les paysans, conquièrent les campagnes et de plus en plus de villes face à une armée minée par la corruption. Jusqu’à leur entrée dans Phnom Penh.
À leur arrivée, les écoles sont fermées, la religion interdite, la monnaie abolie. Les enseignants, médecins, avocats, et plus largement les citadins sont envoyés à la campagne pour être “rééduqués” et décimés. De même que les intellectuels, ce que sont pourtant les leaders khmers, tels Pol Pot, Khieu Samphân ou Leng Sary, qui ont fait leurs études en France où ils ont appris le marxisme-léninisme. Les paroles de leur hymne national ressemblent d’ailleurs à celles de La Marseillaise. Pour eux, “ce nouveau peuple”, face à l’ancien représenté par les paysans (majoritaires), n’a pas sa place de la nouvelle société en train de s’édifier. « Te garder en vie ne nous apporte rien, te supprimer ne nous coûte rien » est leur devise.
INDIGENCE ALIMENTAIRE
« Affamer le peuple, cela pourrait être un slogan khmer rouge, tellement cette politique a été planifiée, développe encore Rithy Panh, qui considère que les paysans ont été à la fois des instruments et des victimes de cette révolution, mélange de marxisme-léninisme, de maoïsme et d’ultranationalisme. Jamais un pays aux fortes traditions agraires comme le Cambodge n’a connu un nombre aussi élevé de “cultivateurs”, car l’ensemble de la population des villes a été envoyée dans les rizières, mais l’indigence alimentaire est constante : l’équivalent en riz d’une boîte Nestlé, devenue la mesure sous les Khmers rouges, est attribué comme ration quotidienne à une trentaine de personnes. »
« L’évacuation de Phnom Penh et des villages, insiste-t-il, a été menée systématiquement pour arracher les gens à leur territoire, les déraciner. Les Khmers rouges obligeaient la population rurale à vivre en dehors du village, pour casser la culture historique du pays. Ils ont instauré la terreur. Ils n’exécutaient pas par balles mais au couteau : pour eux, un supplice à l’écart et en silence était plus efficace qu’une exécution en place publique. »
MACHINE DE MORT
Les “ennemis” sont enfermés au S21, un ancien collège de la capitale transformé en camp, où ils sont systématiquement torturés avant d’être éliminés. On ne compte que sept survivants sur quelque vingt mille détenus, dont Nath, un peintre devenu, malgré lui, le portraitiste officiel de Pol Pot. Ses tableaux représentant les tortures sont accrochés aux murs de ce qui est aujourd’hui un lieu de mémoire, auquel Rithy Panh a consacré deux documentaires : Bophana, une tragédie cambodgienne, du nom d’une jeune fille suppliciée parce qu’elle écrivait des lettres d’amour à son mari, et S21, la machine de mort khmère rouge. On y voit des gardes, qui à l’époque étaient adolescents, refaire les mêmes gestes, maltraitant, vingt ans plus tard, des prisonniers imaginaires. Sur le tournage de S21, le réalisateur revient dans le livre Quartier des fantômes qu’il cosigne avec son éditeur chez Grasset, Christophe Bataille, après notamment deux ouvrages également inspirés de ses documentaires, L’image manquante et L’élimination.
Ce camp est dirigé par Duch, un ancien instituteur. Après avoir fui pendant une vingtaine d’années lorsque les Khmers rouges sont chassés du pouvoir, retrouvant même un poste d’enseignant dans un village, il a été démasqué par un photographe irlandais et inculpé de crimes de guerre et contre l’humanité. En 2010, il a été condamné par un tribunal cambodgien et international à trente-cinq ans de prison, avant de voir sa peine commuée, en appel, en détention à perpétuité. Il est mort en 2020. Rithy Panh a longuement rencontré ce tortionnaire qui a reconnu sa responsabilité, tout en rappelant qu’il n’était qu’un exécutant, comme jadis Adolf Eichmann, l’un des responsables de l’extermination des Juifs. Il en a tiré un film, Duch, le maître des forges de l’enfer. « Je tournais vraiment face à face, se souvient-il, je sentais son souffle, sa présence physique. Il y avait deux gardes du corps, les discussions étaient un peu tendues. J’ai arrêté dès que le procès a commencé, je ne voulais pas intervenir dedans. On ne s’est jamais revu ensuite. »
EUPHÉMISATION DU LANGAGE
Sur les registres du camp, le mot “tuer” est remplacé par “détruire”, “réduire en poussière”. “Exécuter”, par “frapper”, puis “abandonner”. Comme chez les nazis, cette euphémisation du langage permet de rendre la terreur plus supportable et, d’une certaine manière, disculpe ceux qui s’y adonnent. « Les Khmers rouges ont commencé par assassiner les mots », remarque le survivant qui ne comprenait pas « comment la machine totalitaire avait pu fonctionner dans un pays comme le Cambodge dont la tradition enseigne la tolérance ». Selon lui, « la violence passe d’abord par la langue » et « il fallait un langage percutant, aussi imagé et concret que le leur ».
« Le Cambodge court aujourd’hui le risque d’abandonner la campagne, qui est le véritable enjeu de développement pour le pays, se désole celui qui se partage entre la France et son pays natal. On recommence à oublier les paysans, à ignorer les pauvres. On s’engage à une course effrénée à l’occidentalisation, à la fausse modernité. Les gens de la ville ont mal compris la différence entre l’Occident et l’occidentalisation. Les paysans se retrouvent dans une situation d’avant la révolution, aussi pauvres, aussi abandonnés. » Il se montre très inquiet. « J’ai bien peur que de nouveaux monstres ne reviennent, sous une autre forme, si un véritable travail d’analyse n’est pas fait par les Cambodgiens eux-mêmes. Nous devons admettre qu’il y a eu un génocide, et l’analyser. »
Michel PAQUOT
Rithy PANH et Christophe BATAILLE, Quarter des fantômes, Paris, Grasset, 2026.
