Se libérer de l’emprise
Se libérer de l’emprise
Pourquoi certains ont-ils tendance à reproduire des relations avec des personnes qui les détruisent ? Et comment sortir de ce cycle de la dépendance mortifère ?
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Sophie entretient une relation très forte avec sa mère Brigitte, qui la considère comme une confidente. Elles forment un véritable cocon affectif. Brigitte la détourne Sophie des études artistiques qu’elle voulait entreprendre, puis la dissuade d’accepter un boulot à l’étranger. Quand un prétendant se présente, il ne trouve pas grâce à ses yeux. Sophie passe au-delà de ses frustrations pour préserver la relation, si importante pour elle. Lorsqu’elle confie son malaise à une amie, celle-ci lui déclare : « Tu n’es pas responsable du bonheur de ta mère ! » Mais comment se libérer sans blesser ?
Camille brille dans son agence de publicité. Thomas, arrive dans l’équipe. Charismatique, charmeur, il l’encense et demande son aide. Quand il doit gérer un projet, il la sollicite, mais s’attribue les résultats, sans relever son apport déterminant. Après avoir laissé passer plusieurs faits du même genre sans protester, elle met les choses au point. C’est le grand amour entre Julien et Claire. Les premiers mois se déroulent comme dans un rêve. Puis viennent des critiques, déguisées en conseils. Elle se met ensuite à critiquer ses amis. Il s’en éloigne pour lui plaire. Jusqu’au jour où Julien réalise qu’il n’est pas aimé, mais utilisé. Très brièvement décrites, ces trois histoires évoquent des liens toxiques qui se nouent entre des personnes et installent l’emprise de l’un sur l’autre, que ce soit dans le cadre familial, amoureux ou professionnel.
ENGAGEMENT CHEVALERESQUE
Anne-Laure Buffet, spécialiste des violences intrafamiliales, compare les relations d’emprise à l’engagement chevaleresque. Le suzerain avait une mainmise sur le chevalier, que celui-ci lui accordait en faisant acte d’allégeance, pouvant alors bénéficier de la protection de son seigneur. Dans les relations toxiques, si la victime fait également acte d’allégeance, elle n’en n’a pas une conscience claire, s’appuyant en outre sur l’illusion d’une protection et d’une reconnaissance en retour.
Dans son ouvrage Brise l’emprise, Roland Renaville, thérapeute, décrit les différents types de relations toxiques qui peuvent se présenter et la manière dont elles s’installent et enferment progressivement les gens concernés dans une prison mentale. La première est la dépendance émotionnelle et affective. Une personne ressent un besoin démesuré de recevoir de l’attention, de l’approbation, de l’affection d’une autre personne pour s’épanouir. Elle dépend d’elle pour son bien-être, sa confiance en soi et son identité. S’ensuit une tendance à mettre en sourdine ses propres besoins pour préserver la relation.
La manipulation, elle, vise à influencer l’autre de manière subtile, dans le but de satisfaire les intérêts du manipulateur. Dans certaines relations, un des partenaires profère des critiques constantes vis-à-vis de l’autre, dans ses choix, son apparence, sa personnalité. Elles ne visent pas à l’améliorer, mais à le rabaisser. Les violences verbales, qui ne laissent pas de traces visibles, tendent aussi à humilier et à rabaisser. Elles s’accompagnent parfois de violences physiques, qui renforcent l’intimidation.
LE MÉCANISME DE L’EMPRISE
Pour Anne-Laure Buffet, l’emprise est un système relationnel organisé autour d’un mécanisme précis, « qui se présente comme un contrat tacite entre deux partenaires. La victime renonce à ses désirs pour aller à la rencontre de ceux du tyran, dans un mouvement compensatoire d’un sentiment de détresse. C’est un système évolutif et progressif. Le tyran veut toujours plus de pouvoir, de contrôle ou d’obéissance, la victime cherche toujours plus de reconnaissance, de sécurité, de marques d’attention ».Malheureusement, cette interaction ne fait qu’aggraver les attentes de chacun des partenaires. L’un des deux s’épuise sans cesse à davantage satisfaire l’autre… qui reste de plus en plus insatisfait. Un véritable cercle vicieux se développe.
Pour que le mécanisme de l’emprise puisse s’installer, il faut un terrain favorable. « à la source, nous retrouvons toujours la vulnérabilité de l’individu, une blessure ou une carence narcissique. » Cette blessure peut amener l’un à rechercher sans cesse la reconnaissance, fût-ce en s’oubliant lui-même, et l’autre à vouloir dominer la relation dans la crainte de la perdre. En outre, ce déséquilibre peut être renforcé par des facteurs extérieurs. Une situation objectivement anxiogène peut exacerber la quête de protection.
PROTECTEURS DOMINANTS
On peut imaginer, par exemple, que la pandémie du covid n’a fait qu’accroître la recherche de protection et de réassurance de certains, tout en donnant aux autres, dans des situations fréquentes de huis clos ou d’isolement, des occasions de se positionner en protecteurs dominants. Comme les attentes de la “victime” et du “tyran” se complètent, le début de la relation est souvent idyllique. Ils vivent une véritable lune de miel, qui poussera d’ailleurs par la suite chacun des partenaires à accentuer le déséquilibre pour retrouver cet état initial.
Le processus de l’emprise se nourrit généralement des mêmes ingrédients. Le dominant tend à isoler sa victime de son entourage familial, amical ou social de différentes manières. Il peut commencer par relever les imperfections de ses proches, les dévaloriser, les dénigrer ou inciter son ou sa partenaire à renoncer à certaines rencontres, en arguant d’un besoin de moments à deux, par exemple. Les critiques et les reproches, qui vont souvent crescendo, altèrent petit à petit l’estime de soi, surtout quand celle-ci était déjà chancelante au départ. C’est un autre outil fréquent de l’emprise. Enfin, l’emprise se resserre encore en rendant la victime responsable des difficultés relationnelles. La culpabilité s’installe, elle reconnaît que ses défaillances ont provoqué les réactions inappropriées du partenaire et cela renforce le déséquilibre.
COMMENT S’EN SORTIR ?
L’ouvrage de Roland Renaville se présente comme un guide pratique. Le lecteur y trouvera donc des exemples, des conseils concrets et même des exercices pour étudier certains moments qu’il a pu vivre. Il suggère ainsi les catégories de la Programmation neurolinguistique (PNL) pour analyser le vécu. Dans telle situation, ai-je réagi avec ma conscience d’enfant, de parent ou d’adulte ? Et comment puis-je solliciter, dans une situation similaire, une autre facette de moi-même pour orienter différemment les événements ? Dans tous les cas, la première étape pour se libérer d’une relation d’emprise est d’en prendre conscience. Comme les victimes évoluent souvent dans des univers un peu clos, cela n’est pas évident. C’est la vexation en trop qui pousse la personne à en parler à quelqu’un, ce qui peut lui renvoyer une analyse plus objective de ce qu’elle vit.
Lorsque cela est possible, le recours à un thérapeute permet de placer des mots sur les ressentis et de mettre au jour l’anormalité de certains comportements et mécanismes dans lesquels la victime est empêtrée. Elle pourra ensuite s’en ouvrir au partenaire de la relation, lui signifier les souffrances qu’il lui inflige et poser des limites claires pour une éventuelle poursuite de leur histoire commune. L’ouvrage de Renaville envisage surtout des pistes de prise de conscience personnelle et de travail sur soi-même. Dans certains cas, pourtant, quand la violence de l’un met en danger la santé psychique ou physique de l’autre, il est indispensable de recourir à une intervention extérieure, qu’il s’agisse de la police ou de la justice. Comme l’écrit Anne-Laure Buffet en exergue de son chapitre sur la prévention et la prise en charge : « On ne soigne pas un agneau dans la gueule du loup ; d’abord, on éloigne le loup ! » Hélas, les faits divers rappellent pourtant que, trop souvent encore, l’intervention extérieure arrive trop tard.
Roland Renaville, Brise l’emprise. Le guide pour se libérer des relations toxiques, Bruxelles, Racine, 2025.
Anne-Laure Buffet, L’emprise, Paris, PUF, Que sais-je ? 2023.
José Gérard
