Une place pour les rassemblements égalitaires
Une place pour les rassemblements égalitaires
Quelle est l’expérience d’une femme qui rentre dans une synagogue aujourd’hui ? Cette expérience contribue-t-elle à sa liberté, à sa dignité, à son sentiment d’appartenir ?
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Dans mes travaux, je recherche dans l’histoire juive et dans la littérature rabbinique les sources d’égalité. L’objectif de ces recherches est d’ouvrir des possibles aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui ; de contribuer à nourrir toutes les personnes qui veulent partager équitablement les responsabilités, les privilèges, la joie, la perplexité qui existent dans la vie juive d’aujourd’hui, et dans la pensée humaine en général.
MAISON DE RASSEMBLEMENT
La théorie, pour moi, est une façon de servir la pratique, les créativités dans les pratiques. La synagogue, en hébreu beit knesset (בית כנסת), signifie “maison de rassemblement”. Depuis la destruction du premier Temple, les synagogues ont été un lieu d’accueil pour la reconstruction. Le rituel n’était pas fixé. Les textes de Service du Cœur (avodat halev, עבודת הלב “prière”) n’existaient pas, la lecture du Livre de la Torah (sefer Torah, ספר תורה rouleaux du pentateuque) n’était pas codifiée. Les rassemblements synagogaux étaient centrés sur l’étude et la discussion, un bouillonnement d’idées et de propositions concrètes. Qu’est devenu l’engagement personnel, le sentiment d’urgence qui nourrissait cette créativité ? Pourrait-il reprendre place également aujourd’hui ? Le Rouleau du Comment (méguilat éyHa, מגילת איכה, Lamentations 5 :21) implore : « Fais-nous revenir vers toi Éternel et nous reviendrons, renouvelle nos jours comme autrefois. »
La destruction des Temples de Jérusalem en -587 et +70 a donné lieu à la refondation d’une culture juive totalement renouvelée. Les Temples étaient symboles d’une centralisation du pouvoir spirituel, autour d’une caste d’Accompagnateurs (léviim, לויים pontifes) dont certains étaient également Prêtres (cohanim, כהנים), autour d’un grand-prêtre. Schématiquement, la destruction des Temples a mis fin au pouvoir de caste et mobilisé à égalité les hommes de l’époque. Il fallait créer une autre forme de pouvoir. Le pouvoir du savoir est devenu le cœur du judaïsme. La période babylonienne et la romaine ne brillaient pas par leur approche égalitaire. La société juive de l’époque, dominée par les hommes, comme les cultures alentour, n’a pas su ouvrir ce pouvoir de l’étude et de la recréation aux femmes. Il aurait fallu pour cela un pouvoir d’abstraction monumental. Le développement d’une structure spirituelle non hiérarchique, même centrée sur les hommes, était déjà un travail très remarquable. Les temps ont changé. Aujourd’hui, pour ignorer la question de l’égalité, il faut fermer consciemment les yeux.
DÉFIS COMPLÉMENTAIRES
La destruction en cours du Temple patriarcal ouvre la porte d’autres refondations, y compris au sein du judaïsme. Le patriarcat est ce « système où le masculin incarne à la fois le supérieur et l’universel » selon Ivan Jablonka (Des hommes justes, Seuil, 2019). Acteurs et actrices du temps présent, il nous appartient de nous dégager des idées patriarcales suffocantes. Le culte d’un mâle alpha donne aux hommes le douteux privilège de lui sacrifier leur sensibilité et leur créativité et exclut les femmes. Nous avons la possibilité aujourd’hui de réfléchir à ce que sont ces temples et à les déserter systématiquement.
En ce qui concerne les défis actuels du judaïsme, deux priorités complémentaires émergent selon moi. La première est de protéger la non-hiérarchisation traditionnelle juive, de refuser de s’installer dans la passivité soumise aux autorités. La deuxième est la pleine intégration des femmes dans ce processus d’étude du passé et de réflexion sur l’avenir. Ces deux défis sont complémentaires, car le travail nécessaire pour réouvrir pleinement le judaïsme aux femmes exclut le ronronnement de la passivité rituelle. Ainsi pourraient se multiplier les lieux de créativités et d’appartenances, dans le judaïsme, et au-delà.
Floriane CHINSKY, Dr en Sociologie du Droit, rabbin à Judaïsme en Mouvement

