Je reviens tout de suite

Je reviens tout de suite

À l’occasion du Mercredi des Cendres, permettez-moi d’évoquer ici quelques extraits de deux romans de Jean Sulivan où l’humour et la mort font route ensemble, pour notre guérison.

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Publié le

18 janvier 2026

· Mis à jour le

20 janvier 2026
Le chroniqueur Gabriel Ringlet, la tête posée sur la main, portant des lunettes et regardant la caméra

Guérir de la mort… C’est sans doute un long travail de vie. Et peut-être, aussi, un long travail de rire… Je songe, en premier, à la nouvelle de Bonheur des rebelles, “Le corbillard en folie”, qui raconte le voyage un peu mouvementé de la grand-mère qui voulait être enterrée au Père-Lachaise, ce qui lui vaudra un voyage assez fertile en dépassements : 

« Moi, je dis au corbillard :

« Comprenez, la grand-mère c’était un numéro, elle aimait la vitesse, cette femme-là.

« Et note que c’est vrai. Pas du tout le genre pieusard de sa fille.

« Alors on ne va pas lanterner sur la route avec cet engin-là.

« On a roulé à du cent, mon vieux, sans dételer. Le corbillard faisait marcher son klaxon en permanence, une vraie sirène. Ça foutait la frousse aux gens qui se rangeaient et qui disaient : “Ça doit être un mort important, celui-là veut arriver avant les autres au jugement général”. » 

« PARCE QU’IL N’Y A PAS DE MORT »

Peut-être connaissez-vous la tendresse de Sulivan envers les clochards : « J’écris pour le clochard joyeux qui vous habite. » Et en fait de « clochard joyeux », comment oublier le personnage de Clod (…) et ces quelques pages de Je veux battre le tambour, intitulées « Parce qu’il n’y a pas de mort » ? Nous sommes toujours au Père-Lachaise : 

« J’essaie de le faire causer, Clod (…). Il est entré par hasard au cimetière dans l’idée de faire la manche, il a vu les petites maisons qu’étaient là depuis un siècle à rien servir, c’était comme partout, fonctionnel en somme, une habitation à bon marché, une solution à la crise du logement, un gîte rien qu’à toi où qu’on te fout la paix. Fantastique le Celte ! Les images du monde passaient sur lui comme sur la nature ou dans le regard de l’animal où se tient immobile l’éternité. Guéri de la mort. » 

Quelques pages auparavant, le narrateur se promène parmi les tombeaux : « Au Père-Lachaise, en une seule balade, le regard peut rassembler ce qui fut séparé par le temps, les idées, préjugés et passions. Thorez, Cachin, les Filles de la Charité, M. Thiers, comme Courteline (…), les prophètes et faux prophètes, bourreaux et victimes, Gabrielle Russier, Modigliani, sa pierre tombale bascule, pas plus d’aplomb dans la mort que dans la vie (…). Tu tombes à chaque fois sur quelque chose de neuf au bois de Lachaise, par exemple ce carton qu’un locataire a fixé sur la grille d’un cénotaphe : “Je reviens tout de suite”. » 

PERSPECTIVE D’AVENIR

Dans la même veine, et comme je me suis promené, moi aussi, longtemps, non seulement parmi les tombeaux, mais surtout à travers la nécrologie des journaux, vous me permettrez, en terminant, de vous en offrir quelques-unes. Je vous assure que cette vie souterraine des annonces souvenirs et autres remerciements présente une vitalité et une exubérance à faire pâlir d’envie les cimetières du Montparnasse et du Père-Lachaise réunis.

Vous avouerez qu’il est assez étonnant d’apprendre… « le décès de Mademoiselle Juliette Van Genechten née à Anvers / après une longue et pénible maladie / » Plus près de nous, Madame J. reste bien ici-bas puisqu’en annonçant le décès de son cher C., elle ajoute : « J’ai été sa première, et serai sa dernière. » Je pense encore à la réaction de Georges Clemenceau dont un proche collaborateur venait de mourir. Un candidat à la succession dit au président :

« Je suis tout prêt à prendre sa place.

Entendu ! lui répondit Clemenceau, vous n’avez qu’à vous arranger avec les pompes funèbres ! »

Gabriel RINGLET

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