Converge par l’art

Converge par l’art

Véritable point de convergence, la création artistique fédère autant qu’elle active l’imagination ; elle permet d’unir, avec force, des pensées çà et là placées en apnée l’une de l’autre.

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Publié le

1 mai 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Anthony Spiegeler, les bras croisés, devant un mur de briques blanc

Dans son ouvrage publié en 1938, La Psychanalyse du feu, Gaston Bachelard mettait en exergue que « toute chose n’est que la limite de la flamme à laquelle elle doit son existence ». Entre 1945 et 1960, le philosophe publiera de nombreux textes sur des artistes qui pratiquent différentes techniques, manipulent les terres, les pigments, les papiers, devenant à leur tour poètes de la matière. Pour Bachelard, un paysage saisi par un artiste sera toujours une nouvelle forme de possible, une occasion de penser le monde sous le filtre de la rêverie : « Dis-moi quel est ton infini, mer, ciel, terre, bûcher ; je saurai le sens de ton univers. » 

VOYAGE INTROSPECTIF 

Comprise en ce sens, l’œuvre d’art serait capable de ressusciter les rêveries de celui qui la crée, mais également d’offrir, à qui la contemple, les possibles d’un voyage introspectif. Rêver et questionner, évoquer et cheminer telles sont les balises qui tracent les contours d’une quête spirituelle proposée. Véritable point de convergence, la création artistique fédère autant qu’elle active l’imagination ; elle permet d’unir, avec force, des pensées çà et là placées en apnée l’une de l’autre. À titre d’exemple, il y a une quinzaine d’années, l’artiste belge Thierry De Cordier a participé à la réalisation, à Duffel, d’une chapelle laïque pour le compte de l’ASBL Emmaüs. Ce lieu, placé à côté d’un hôpital psychiatrique, avait pour ambition de remercier l’action religieuse portée depuis plusieurs siècles par les sœurs de Bethléem. 

Bâtiment aux allures de Kaaba, ce lieu de recueillement a des dimensions répondant aux règles du nombre d’or et ne possède aucun signe religieux visible ; l’absence questionne le vide, le rien, le silence, la rencontre avec soi. Véritable lieu d’introspection, il permet aux visiteurs de se confronter à un mur blanc, infini, enclenchant d’emblée des plages méditatives. Pour le dire autrement, ce lieu nous place face à nous, face à nos peurs, face à nos réalités et pour d’aucun, face à un abime : l’absence de dieu(x). Et l’artiste d’étayer : « Je me qualifie de philosophant qui peint. Je ne suis pas un mystique car je n’en mène pas du tout la vie austère, mais j’ai parfois la capacité d’incarner le mystique dans mes peintures. Je fais cependant attention à ne faire que frôler les frontières car elles touchent à la folie. Comme j’en ai peur, je veille à garder une distance sécurisante. » 

LES BEAUTÉS DE L’HUMAIN

De Cordier nous force à une perméabilité avec le beau, le mystère et le sublime. Ode à la lumière et aux espaces contemplatifs, ce cas nous permet d’aborder ce qui a toujours fait l’essence de ce qui incarne, selon moi, la laïcité organisée : la recherche des beautés de l’humain, le sens à donner à nos actes quotidiens, la rencontre avec soi, mais surtout avec l’Autre et, par conséquent, nos enjeux actuels. Les détails comptent et les engagements de terrain en sont les témoins les plus fidèles. Partager, écouter, assister, guider, tendre la main, autant de voies offertes au sein de nos syncrétismes – religieux et laïcs. Dans L’Air et les songes, la poésie de Bachelard dépeignait déjà nos ambitions et nos rêveries : « Imaginer, c’est hausser le réel d’un ton. »

Aujourd’hui, comment avancer lorsque notre place dans le monde vacille ? Comment penser au-delà du restrictif et conserver l’envie de penser “grand” ? Comment bouger les lignes des structures actives dans le débat social ? Nos gageures quotidiennes nous orientent-elles vers des choix plus simples, plus séduisants ? Est-ce que notre terre, notre mer, nos forêts, nos espaces de vie peuvent se placer, demain, à l’aune de la chapelle du « rien » de Thierry de Cordier et fédérer autant de personnes, sans dogme, autour de la question climatique ? Minimaliste, ce lieu me fait rêver, m’offre la liberté de croire en un faisceau continu de lumières participant à la construction d’un édifice où les nues sont à portée de main.

Anthony SPIEGELER, Président de Laïcité Brabant wallon

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