De la musique avant toute chose
De la musique avant toute chose
La Chapelle Musicale est un lieu d’excellence de renommé mondiale dédié à la formation des jeunes musiciens promis à une carrière de soliste. Elle offre aussi au public la possibilité de participer à de nombreux concerts prestigieux, des masterclass et des prestations de ses résidents.
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À Waterloo, à l’orée de la forêt de Soignes, tel un paquebot venu accoster au plus près de la vie des gens, la Chapelle Musicale Reine Élisabeth se dresse dans son style oscillant entre Art Déco et Modernisme. Elle a été pensée et spécialement conçue pour son activité première : accueillir et loger tout au long de l’année, et non seulement lors du concours Reine Elisabeth, des jeunes talents musicaux de haut niveau, tout en leur donnant la possibilité de se perfectionner et de se produire en concert dans les meilleures conditions. « Ouverte sur le monde, la Chapelle Musicale propose, telle une villa Médicis du XXIesiècle, aux quelque quatre-vingts jeunes artistes d’une vingtaine de nationalités différentes qui y séjournent, un lieu de résidence inspirant, leur permettant de trouver l’environnement nécessaire à la quête de l’excellence. Elle accomplit sa mission en développant son contenu et ses projets artistiques basés sur la transmission : transmission d’un art, transmission d’un patrimoine immatériel, transmission de valeurs sociétales », se plaisait à dire Bernard de Launoit, tragiquement emporté par la maladie le 23 mars dernier à l’âge de cinquante-neuf ans. C’est lui qui, durant près de vingt ans, a mené la barre de cette institution à ancrage belge qui, sous son impulsion, est sortie de sa torpeur pour rayonner à travers le monde.
UN COMPAGNONNAGE ARTISTIQUE
Cette Chapelle doit son nom à la tradition des Kapellmeister, ces “Maîtres” qui enseignaient leur art auprès de leurs élèves dans des lieux qu’on nommait habituellement des “chapelles”. Imaginée et érigée en 1939, elle est toujours, plus de huit décennies plus tard, plantée dans son écrin de verdure, ignorant superbement le ring bruyant qui, depuis lors, passe par là. Une allée d’arbres remarquables accueille le visiteur et l’incite à traverser un jardin invitant à la rêverie avec ses statues, ses parterres de fleurs et ses pièces d’eau. Au fond, on aperçoit le bâtiment d’origine avec ses lignes épurées si caractéristique de la période de sa construction due à l’architecte Yvan Renchon, à la demande de la Reine Élisabeth et du violoniste Eugène Ysaïe.
Inaugurée en 2015 et résolument plus moderne, la nouvelle “aile de Launoit”, faite de bois et de verre, entre en parfaite harmonie avec l’ancien bâtiment devenu trop petit pour héberger toutes les activités envisagées. De grandes baies laissent passer la lumière à travers les vitres décorées de points et de lignes évoquant des partitions musicales. L’environnement intérieur est en bois verni à l’instar des instruments de musique, telle une prolongation de la forêt qui aurait fait don de ses arbres pour les métamorphoser en œuvres d’art.
DE MULTIPLES ACTIVITÉS
Ce jour-là, un jeudi midi, un concert surprise est organisé. Il s’agit de l’une des très nombreuses activités mises en place tout au long de l’année, où le public répond immuablement présent. Le hall d’entrée se remplit doucement de spectateurs qui chuchotent entre eux. Des notes de piano se font entendre. Des musiciens passent, instruments à la main. Ils parlent toutes sortes de langues, mais tous se comprennent par leur art qu’ils approfondissent avec leurs professeurs appelés ici “maîtres en résidence”. Comme José Van Dam émergeant d’un local de répétition en compagnie d’un élève à qui il prodigue quelques derniers conseils. Il est ici chez lui. Lorsqu’on l’interroge sur la différence entre le Conservatoire et le projet porté par la Chapelle, il répond sans hésiter : « Quand un musicien sort du conservatoire, il possède les techniques nécessaires, mais il est essentiel de former aussi son esprit et sa personnalité. Ainsi que de développer toutes ses potentialités. Ce n’est vraiment pas facile de passer du conservatoire au stade de soliste, une marche manque entre les études musicales et la carrière musicale. C’est cette marche que nous essayons d’offrir en donnant des cours de perfectionnement, en travaillant et en nous produisant avec ces musiciens en herbe. Les nombreux concerts donnés en commun avec les maîtres aguerrissent en effet les jeunes et leur apportent une assurance dans une sorte de compagnonnage. On les écoute, on les conseille, on les guide. »
Comme le baryton-basse l’a fait dans le film Le Maître de musique ? « Ce qu’on réalise ici est très loin de l’image que souhaitait Gérard Corbiau de ce personnage », sourit-il. Tous ces maîtres, comme le violoniste Augustin Dumay, les pianistes Franck Braley ou Jean Claude Vanden Eynden, poursuivent des carrières professionnelles riches et intenses. Et leur expérience constitue la pierre angulaire du projet pédagogique de cet établissement qui accueille chaque année près de septante jeunes musiciens venus du monde entier et à la disposition desquels sont mis des instruments d’exception.
UN CADRE MAJESTUEUX
Mais le concert va bientôt débuter. Une fois la porte franchie, chacun découvre le vaste studio Haas Teichen construit tout en bois, dont un pan est une immense verrière ouvrant sur le domaine d’Argenteuil, l’ancienne demeure du roi Léopold III. Un fond de scène naturel et mouvant au gré des saisons. Vivant, également, puisque des cerfs broutent calmement à quelques mètres du bâtiment. Ils semblent eux aussi attendre le début du concert. Devant la gigantesque fenêtre, un piano à queue. Après un mot d’accueil, les noms des musiciens sont dévoilés. Aujourd’hui, ce sera la pianiste Katzura Mizumoti et le violoncelliste Jorge Gimenez. Il s’agit d’un moment important pour celui-ci car, comme il le dira à l’issue de la représentation, il prépare un concours prestigieux et ce concert est pour lui une belle expérience pour tester “en vrai” le programme qu’il a choisi.
Pour l’heure, les artistes prennent place, s’accordent, lancent un regard complice et, d’un geste sûr, font surgir la musique. Pour mieux écouter, certains spectateurs ferment les yeux. D’autres les gardent grand ouverts afin d’admirer le jeu des artistes, se laisser subjuguer par leur présence, par leur son déjà affirmé et leur technique assurée. Sans oublier la virtuosité de ces très jeunes musiciens qui se fondent entièrement dans leur art en faisant corps avec leur instrument. Ici, tout est musique : l’image et le son, l’intérieur en soi et l’extérieur de la forêt dans ce joyau architectural qui laisse vagabonder l’esprit transporté par la voix d’un violoncelle et les arpèges d’un piano. De la musique grandeur nature qui résonnera longtemps dans les oreilles des spectateurs qui, en sortant du concert, entendront les arbres jouer du violoncelle sous l’archet du vent.
Christian MERVEILLE
La Chapelle Royale Reine Élisabeth, chaussée de Tervuren 445, 1410 Waterloo. ☎02.352.01.17 :musicchapel.org
