EN-GAJE aux côtés des journalistes exilés
EN-GAJE aux côtés des journalistes exilés
Depuis cinq ans, l’ASBL belge En-GAJE offre un soutien aux journalistes exilés de leur pays à cause de leur métier. La réinsertion professionnelle dans le monde de l’information est au centre de ses préoccupations, avec la volonté de changer le regard sur les demandeurs d’asile.
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Les bonnes idées naissent souvent dans un train. À la veille de sa retraite, dans le Thalys qui le ramène de Tours vers Bruxelles, Jean-François Dumont ne se doute probablement pas qu’il s’embarque en réalité dans un voyage beaucoup plus long. En ce mois de mars 2018, il vient d’assister aux Assises du journalisme. En discutant avec une consœur exilée du Burundi, il apprend l’existence de la Maison des Journalistes, une structure parisienne qui héberge et accompagne des journalistes en exil en France. Il se souvient : « C’est dans ce train que je me suis dit : “Nom d’une pipe, il faut faire quelque chose de semblable à Bruxelles qui se veut capitale de l’Europe.” Je partais de l’intuition que, forcément, il y a aussi des journalistes exilés en Belgique. » La voie du futur En-GAJE, pour “Ensemble. Groupe d’aide aux journalistes exilés”, est ainsi lancée.
EMBARQUEMENT IMMÉDIAT
Très rapidement, Jean-François Dumont pose les rails du projet. Il rassemble autour de la table ses futurs partenaires, dont l’UBL et la VUB, l’Association des Journalistes professionnels (AJP), la Fédération internationale des journalistes (FIJ), la Coordination et Initiatives pour les Réfugiés et les Étrangers (CIRÉ), la Maison des Journalistes de Paris… « Cette première réunion a été décisive, il y avait vraiment un appui de tout le monde. » Paradoxalement, à ce moment-là, la nouvelle structure ne sait pas encore très bien vers où elle va, il fait toujours brumeux, ce matin-là, en gare. Heureusement, elle est tirée par une locomotive bien rodée au milieu du journalisme. Ancien de La Cité et de La Libre Belgique, son pilote a été rédacteur en chef adjoint du Vif, avant d’occuper le poste de secrétaire général adjoint de l’AJP jusqu’en 2018. Il a également enseigné à l’École de journalisme de Louvain-la-Neuve pendant plusieurs années. Et ce sont ses contacts à la FIJ qui lui permettront de véritablement lancer la machine.
En-GAJE démarre son voyage avec une quinzaine d’adresses de journalistes exilés en Belgique. Elle apporte une aide concrète en soutenant ces hommes et femmes dans leur recherche de logement, d’avocat, de cours de français… Ensuite, elle mène un grand travail sur leur visibilité. À travers des témoignages dans les rédactions ou via une exposition récurrente de portraits, elle tente de les mettre en contact avec la sphère médiatique. « Ce dont ils ont le plus besoin, c’est de rester journalistes. Dans leur tête, ils le seront toujours, mais le plus important, c’est dans les actes », insiste son fondateur.
RESTER DANS LE MÉTIER
« Quelque part, En-GAJE m’a permis de rester dans le métier », confirme Mashok, de son vrai nom Jean-Marie Hezimana, journaliste et animateur radio burundais qui a rejoint le convoi en décembre 2022. Il raconte pourquoi il a dû fuir son pays après la tentative de coup d’État de 2015 : « Comme toutes les autres radios privées, celle où je travaillais avait été fermée par le gouvernement le jour du putsch. C’est la population qui l’a rouverte, de force, pour qu’on puisse informer sur les événements en cours. Le gouvernement nous a alors accusés d’être de mèche avec les organisateurs du coup d’État. On a essayé de m’assassiner, donc j’ai quitté mon pays ». L’association lui a tout de suite prêté un téléphone et un ordinateur. « C’était une grande aide pour pouvoir rester connecté et continuer de suivre ce qui se passait chez moi, témoigne-t-il. En-GAJE fait un travail extraordinaire, je produis maintenant ma propre émission en Belgique. » Diffusée sur le média Latitudes cogéré par l’ULB, Lumière pour tous aborde justement la thématique de l’exil des journalistes.
Afin de favoriser l’insertion professionnelle de ses membres, l’association travaille à initier des collaborations avec les médias belges. Mais personne n’est mieux placé que Jean-François Dumont pour savoir que le marché de l’emploi sur ce terrain est saturé. « On est très clair avec eux, on les prévient bien qu’En-GAJE ne va pas leur trouver un CDI, mais plutôt des places de témoins, d’experts de leur région d’origine, de fixeurs. Il est important pour eux de pouvoir continuer à exercer leur métier, même loin de leur pays. Ils étaient des visages connus chez eux, mais quand ils arrivent ici, ils ne sont plus qu’une statistique de migration pour la Belgique. C’est dur pour tout le monde, et particulièrement pour eux. »
Un autre axe prioritaire d’En-GAJE est sa volonté de sensibiliser le public belge. « L’association nous a permis d’aller dans des écoles pour raconter notre histoire, c’est important », insiste Mashok. Changer le regard des gens sur les demandeurs d’asile est la pierre angulaire du projet. Lors des rencontres organisées dans les écoles, dans les institutions ou dans les rédactions, un même message est martelé : « Rendez-vous compte que ceux qui dorment sous les couvertures, dans la rue, ce sont des personnes qui avaient un emploi dans leur pays. Ils n’ont pas choisi de venir ici, ils le font pour sauver leur peau. »
EXILÉE D’AFGHANISTAN
C’est le cas de l’Afghane Lailuma Sadid. Après avoir été journaliste, elle entame une carrière diplomatique au ministère des Affaires étrangères. Dans ce cadre, elle travaille quelques années en Belgique. Quand elle rentre en Afghanistan, elle est menacée de mort et accusée d’être une espionne pour le compte de l’OTAN. Et elle n’acceptera jamais de porter le voile. « C’était devenu vraiment dangereux pour moi. J’ai donc fui en Belgique où j’ai demandé l’asile », raconte-t-elle. En 2021, elle découvre En-GAJE, dont elle fait aujourd’hui partie du bureau, tout en étant assistante-chercheuse à la faculté de journalisme de l’ULB et membre éditoriale du média Latitudes. « Ma rencontre avec l’association m’a permis de m’entourer d’autres journalistes exilés, et aussi d’entrer en contact avec des journalistes belges », se réjouit-elle. En début d’année, elle a reçu le prix European leadership woman qui récompense des femmes actives dans différents domaines, dont l’information. « En-GAJE a vraiment été ma lumière au bout du tunnel. »
Jean-François Dumont s’interroge sur les perspectives de l’ASBL qui soutient plus de quatre-vingts journalistes. « Sur le plan de leur exil, je crains qu’on ait un grand avenir, malheureusement. On est contactés par une ou deux nouvelles personnes chaque mois. Sur celui du financement, par contre, je suis moins optimiste. La charge devient trop importante pour les quelques bénévoles. On a besoin de sources de financement privées. » De là à envisager de rentrer en gare ? « Est-ce qu’on existera encore dans cinq ans ? Si oui, tant mieux ; si pas, on en gardera au moins cette satisfaction d’avoir été une petite pièce du puzzle de la démocratie. »
François HARDY
En-GAJE, rue de la Senne 21 à 1000 Bruxelles. engaje@email.com engaje.be/
