Le cléricalisme en question
Le cléricalisme en question
Publiée à Liège en début d’année, signée par quatre femmes et cinq hommes, laïcs ou religieux catholiques, la brochure Rendons l’Église au peuple de Dieu. Pour en finir avec le cléricalisme a suscité de nombreuses réactions, certaines virulentes, ainsi qu’une lettre critique de l’évêque de liège, Jean Pierre Delville. L’appel a recueilli plusieurs témoignages favorables à ce texte.
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« Depuis longtemps, commente l’une de ses rédactrices,Rosalie Spéciale, je suis engagée dans l’Église catholique, soit par mon métier (prof de religion), soit par mes engagements paroissiaux ou autres. Mon expérience m’a amenée à exprimer ma souffrance de constater que l’institution ecclésiale fonctionne de manière pyramidale et autoritaire. D’autres aumôniers, dans les mondes hospitalier et carcéral, ont fait les mêmes constats. Ayant eu vent de ces propos, le vicariat de la santé a invité une série de personnes à réfléchir ensemble, particulièrement sur la pratique des sacrements. En effet, nous avons tous vécu des situations où, lorsque nous accompagnons une personne sollicitant un sacrement, au bout de ce chemin mené ensemble, nous devons faire appel à un prêtre qui ne connait rien de l’histoire personnelle du demandeur. Il vient, parfois longtemps après la demande, selon ses disponibilités, donner le sacrement, renforçant ainsi l’idée qu’on pratique de la magie. C’est un homme – pas une femme – qui a reçu l’ordination, qui prononce les paroles officielles – sinon ce n’est pas licite – et qui est le seul habilité au geste sacramentel. »
UN LIEU DE DÉBAT POSSIBLE
« La réflexion du groupe qui s’est réuni l’a amené à aborder la question du sacerdoce, de la fonction et de l’ordination des prêtres, poursuit-elle. Et après lectures et rencontres d’experts, nous avons, de manière collégiale, écrit la brochure. Parmi les réactions qu’elle a suscitées, je ne m’intéresse qu’à celles qui sont constructives, c’est-à-dire qui nourrissent la réflexion et le débat. Nous souhaitons que notre Église soit un lieu où le débat soit possible et que donc, pour y parvenir, les idées divergentes puissent s’exprimer. Je retiens les réactions qui argumentent, peu importe qu’elles soient totalement ou en partie d’accord avec les propos de notre brochure. Pour ce qui est de la forme, certains propos ont choqué. Ce n’était pas notre but. »
« Mon expérience m’a amenée à exprimer ma souffrance de constater que l’institution ecclésiale fonctionne de manière pyramidale et autoritaire. »
De nombreuses réactions ont été virulentes, parfois injurieuses. Une pétition a même été mise en ligne sur un site traditionaliste avec des commentaires hargneux. Frédéric Paque, ancien prêtre toujours très engagé dans des recherches de foi, s’étonne : « L’esprit du dépliant d’annonce et de la brochure elle-même est clairement exprimé : une invitation à partager sur le sujet. Je n’y lis pas d’attaques personnelles contre les prêtres, diacres et laïcs engagés dans la pastorale. J’y lis une critique, forte il est vrai, et courageuse dans un milieu où la tendance est trop à mettre tant de formes que le propos perd de sa clarté, d’un fonctionnement ecclésial de l’Église bien trop humain dans ses mauvais côtés : repli sur soi, règlementations avant confiance dans les hommes et les femmes qui s’y donnent avec cœur, etc. Dans quel monde est-il possible de vivre pour ne pas entendre les questions abordées par cette brochure ? Je pense qu’elles sont entendues de tous, en haut lieu ecclésial inclus. Si cette brochure apporte une pierre à une (re)construction de l’Église dans sa sainteté ontologique (!), je m’en réjouis. Le trésor évangélique qu’elle a mission de partager à toute l’humanité m’enthousiasme toujours et me fait vivre. Puissions-nous le débarrasser de ses enveloppes surannées, devenues pour tant de nos contemporains obstacles à sa lumineuse richesse. »
SUPPRIMER LE CLERGÉ
Alain Henry de Hassonville, très engagé dans la culture et surtout la promotion de livres et d’auteurs porteurs de sens, et par ailleurs membre de l’assemblée générale de L’appel, partage ces réflexions. « Une amie m’annonce qu’il y a une “bombe” dans La Meuse, se souvient-il. Elle me tend une page du quotidien liégeois daté du 28 février dernier où l’on peut lire : “Des catholiques liégeois veulent carrément supprimer les prêtres.” » Voici ce qu’il écrit alors sur sa page facebook : « J’espère qu’il y aura dans le diocèse de Liège des personnes qui, après avoir lu la brochure et réfléchi (ce document est présenté comme un questionnement et une réflexion), réagiront et feront part de leurs questionnements et réflexions argumentées. J’espère qu’on peut encore exprimer des avis divergents, dérangeants… sans avoir pour unique réponse l’anathème. (Par des personnes qui n’ont peut-être même pas lu le document ?) Est-il si difficile d’écouter celles et ceux qui ne pensent pas comme nous ? Dans la crise que nous traversons, nous ne pouvons pas fermer les portes et nous priver de la réflexion de ces prêtres et laïcs profondément engagés. On peut ne pas être d’accord avec les pistes de solutions qu’ils proposent, mais y aurait-il des personnes pour leur dire qu’ils partagent leurs préoccupations ? »
« Toutes les réactions, constate-t-il, se sont focalisées sur ce qui est écrit à partir de la page 21 : “Sacerdoce, mission ou ordination.” Manifestement le mot “mission” est passé inaperçu. Il ne s’agit donc pas de supprimer les missions, les mandants, les responsabilités, les formations… Bref, les paroisses ne seront pas orphelines. Et aussi, page 47, cette phrase qui dit que, pour supprimer le cléricalisme, il faut supprimer le clergé. Il me reste une question, et non des moindres : où y a-t-il dans l’Église un lieu où réfléchir et débattre des questions posées dans la brochure ? Le processus synodal, en Belgique, ne semble pas, pour de multiples raisons, avoir été ce lieu. »
INVITATION À LA RÉFLEXION
De son côté, Madame Heymans, assistante pour le doyenné de Hesbaye, a été invitée à signer la pétition contre la brochure, ce qu’elle a refusé de faire. « Je suis intimement persuadée que l’Église doit prendre un sérieux tournant pour être audible et annoncer la bonne nouvelle à nos contemporains, argumente-t-elle. Et c’est en modifiant certains codes, certaines façons de célébrer, certains rites, et en allant à l’écoute sur le chemin de vie de nos contemporains qu’elle prendra ce tournant. Connaissant une bonne partie des co-auteurs de ce texte, je suis persuadée que leur objectif n’est pas de choquer, mais d’avancer et d’inviter tous les baptisés à la réflexion quant à leur place, aux rôles de l’institution et des clercs. Je vous choque peut-être aussi, et j’en suis désolée, mais le côtoyant régulièrement, je sais que le cléricalisme (exercé par les clercs mais aussi par certains laïcs) est une réalité désastreuse. »
« Oui, je suis intimement persuadée que l’Église doit prendre un sérieux tournant pour être audible et annoncer la bonne nouvelle à nos contemporains. Oui, je suis choquée de voir que l’institution est encore en très grande majorité dirigée par des “messieurs” qui sont parfois à dix mille lieues de comprendre les réalités de notre monde. Oui, je suis choquée quand de “bons” fidèles trouvent normal que les femmes soient mises à l’écart, même de fonctions qu’elles pourraient exercer. Combien de fois les femmes ne peuvent même pas approcher de l’autel ! Sommes-nous à ce point impures, maudites, nulles ou incapables. Oui, je suis choquée quand des laïcs formés à la célébration de funérailles sont écartés parce qu’ils sont laïcs ou pire parce qu’ils sont “femmes”. »
« Où y a-t-il, dans l’Église, un lieu où réfléchir et débattre des questions posées dans la brochure ? »
« Oui, je suis choquée quand un prêtre ou un diacre fait une homélie vide de sens, interminable et qu’il se pavane en utilisant un vocabulaire compris uniquement par un club d’initiés. Oui, je suis choquée quand il y a dans l’assemblée des personnes aptes à commenter l’Évangile et qu’elles ne peuvent pas accéder à cette part de l’annonce de l’Évangile parce qu’elles n’ont pas été ordonnées, alors que certaines sont peut-être exégètes et plus qualifiées que le célébrant. Souvent, je prie pour discerner ce que le Christ aurait voulu voir faire… Que dirait-il en nous voyant ? Lui qui allait aux périphéries, lui qui ne voulait pas les honneurs, les fastes. Lui qui osait s’opposer. Alors j’ose aussi dire que je ne suis pas toujours d’accord ! Et pour toutes ces raisons, je ne signerai pas cette pétition que je ne soutiens pas ! »
Propos recueillis par Paul FRANCK
Informations à l’adresse : justice.633@hotmail.com
« L’ESPRIT DE L’ÉVANGILE EST À RÉANIMER »
L’annonce, dans le numéro de L’appel de mars, de la brochure Rendons l’Église au Peuple de Dieu ! Pour en finir avec le cléricalisme, a suscité des réactions de lecteurs. Un Namurois d’origine liégeoise, marqué à vie par son passage à la Jeunesse ouvrière chrétienne au temps de Cardijn, grand promoteur des laïcs, écrit « avoir apprécié ces riches réflexions bien documentées et émanant des neuf auteurs, cinq hommes et quatre femmes : deux prêtres, une religieuse, six laïcs, quatre mariés et cinq professeurs impliqués dans des aumôneries en milieux hospitaliers et carcéraux, dans des services diocésains, dans la revue Feu nouveau et le Mouvement ouvrier chrétien ». Ce lecteur souligne quinze passages de la plaquette, dont un du pape François : « Les programmes, les organigrammes servent, mais comme point de départ, comme inspiration ; ce qui fait avancer le Royaume de Dieu, c’est la docilité à l’Esprit. » Et cet autre soutenant que « c’est une fausse bonne idée de croire que l’ordination de femmes et d’hommes mariés viendrait solutionner les pannes que connaît l’Église. C’est le paradigme qu’il convient de changer ; l’esprit de l’évangile est à réanimer, la responsabilité de chaque baptisé à privilégier ».
Concernant le comportement des prêtres, le même interlocuteur évite de généraliser : « Nous avons tous connu, parmi le clergé, de vrais apôtres soucieux avant tout des valeurs évangéliques, comme, à Namur, José Reding et les regrettés Gaston Guillaume, Paul Malherbe, Pierre Gillet et Thierry Tilquin. Et ailleurs, Jacques Gaillot et François coincés parmi les princes de l’institution Église. Mais l’ennui, c’est que cette trempe d’hommes ne se renouvelle pas. Il n’est donc pas étonnant que les auteurs de la brochure aient été critiqués un peu comme ce qui s’est passé au temps de Jésus. Il faudra que cela change. » Un autre lecteur signale que Philippe de Briey, observateur attentif de l’évolution de la société et de l’Église catholique, a rappelé le « Ouvrons les fenêtres » du pape Jean XXIII. Et a également relevé les engagements des auteurs « dans les prisons, les hôpitaux, etc. Bref, dans le monde d’aujourd’hui, bien différent du monde chrétien pratiquant ».
Des lecteurs ont également reconnu avoir été étonnés par le “coup de crosse” de l’historien et pasteur qu’est Mgr Delville vis-à-vis d’auteurs faisant partie de ses collaborateurs, tout en y voyant une réaction aux critiques envers les prêtres, mal reçues par certains d’entre eux. Ils se réjouissent de ce que les auteurs proposent des réflexions « à discuter et à prolonger » sur l’accès aux sacrements, le sacerdoce, la place de la femme dans l’Église, les communautés chrétiennes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, ainsi que sur l’Église elle-même. « Alors qu’il est si difficile de débattre en Église, y compris entre les “fidèles laïcs” trop souvent simples suiveurs. » Et de constater que, « même si les laïcs ont été invités plus ou moins récemment à la coresponsabilité, les actuels regroupements de paroisses restent fort l’affaire des membres du clergé souvent pas assez « inculturés »et pas toujours enclins aux ouvertures prônées par le concile Vatican II, tant pour la prise en compte de tout le Peuple de Dieu que pour l’ouverture au monde ». (J.Bd.)

