Le Kadich: honorer la vie qui nous traverse
Le Kadich: honorer la vie qui nous traverse
L’idée de la mort est d’une puissance redoutable. Elle balaye toute autre réalité.
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Toute chose peut être utilisée pour le bien ou le mal. L’idée de la mort peut donc ancrer la sacralité de la vie, elle peut soutenir les justes luttes que nous menons ; elle peut tout autant nous déconnecter de la vie et nous réduire à l’impuissance. Le judaïsme parle très peu de la mort, mais donne des indications sur une certaine façon de la vivre. De vivre notre propre mort ou celle de nos proches. De vivre après la disparition de nos cher·es disparu·es.
Au cours de ces périodes, un texte revient sans cesse, le Kadich. Ce texte est avant tout un texte structurant, qui connait quelques variations selon les occasions de sa récitation. Le Kadich derabanan est lu pour souligner le rôle des sachant·es après une étude, le demi-kadich est proclamé au début des offices, le Kadich complet à leur clôture. Le Kadich des endeuillés, ou kadich orphelin, est le petit frère de tous les kadich, le dernier-né, au XIIe siècle. Le point commun de toutes ces variantes est leur texte, quasiment identique, et leur chorégraphie. Cette chorégraphie est pensée pour une personne qui le déclame à un public qui la soutient. Comme un narrateur grec et son chœur. Le public requis doit être composé au minimum de dix personnes juives actives, formant un soutien solide et responsable. La personne qui déclame s’appuie sur ce soutien pour affirmer les espérances fondamentales de la vie juive.
CHARGE ÉMOTIONNELLE
Lorsque cette personne est en deuil, le texte prononcé est celui du Kadich orphelin, la charge émotionnelle est particulière. La lecture est la touchante et fragile affirmation que la mort ne réussira jamais à nous couper de nos vies. Les réponses constituent un geste de tendresse et de soutien à l’effort de la personne endeuillée. La déclamation commence par ces mots : « Que soit agrandi et sanctifié le grand nom, dans le monde qu’il a créé selon sa volonté, et que son règne soit efficient, pendant le temps de nos vies, de nos jours, et pendant le temps de la vie de toute la maison d’Israël, bientôt et à un moment proche, et dites “j’adhère”. »
Ce texte est entrecoupé par les interjections de l’assemblée qui ponctue d’un « j’adhère » avant de répondre : « J’adhère, que le grand nom soit béni pour toujours et à jamais, qu’il soit béni. » La personne en deuil poursuit : « Qu’il soit béni et qu’il soit célébré et qu’il soit magnifié… » Dans ce duo, vous l’avez remarqué, les deux entités se transmettent le relais, en concluant leurs répliques avec les mots précis qui introduiront la partie suivante. Ainsi s’exprime la tendresse et le soutien entre les endeuillé·es et l’assemblée, une assemblée composée de personnes qui ont fait ou feront également l’expérience de la perte.
LE “GRAND NOM”
Le sens premier de ce texte est donc l’étroite intrication de la mort au sein de la vie, et l’importance du soutien mutuel que nous nous apportons dans cette épreuve. Le second sens doit être cherché dans les mots de ce texte. Le “grand nom” est le nom de la justice et de l’équité qui doit régner sur le monde. Le “grand nom” fait bien sûr référence au nom de la force créatrice, qui a « créé le monde selon sa volonté », c’est-à-dire en construisant la vie sur la matière périssable du corps. « Que son règne soit efficient » est la formulation du vœu que cette justice et cette équité, qui sont au cœur de la création selon la vision juive, se réalisent effectivement dans le monde. La période de paix, de respect, d’amour qui doit en découler est une aspiration urgente, le souhait est qu’elle arrive « de nos jours », avant que la faiblesse de nos corps ne nous arrache à la venue de cette harmonie universelle.
Le troisième sens de ce texte est l’affirmation que nos vies personnelles portent une vie qui nous transcende. La vie nous traverse, nous la recevons, nous la donnons, elle poursuit son chemin dans d’autres que nous. Notre rôle est de l’accueillir, de la grandir, de l’embellir et de la transmettre à chacune de nos respirations, et de nous entraider lorsque nous pleurons son départ.
Floriane CHINSKY, Dr en Sociologie du Droit, rabbin à Judaïsme en Mouvement
