Le paradoxe de l’attention
Le paradoxe de l’attention
À force de vouloir tout capter, on finit par ne plus rien saisir. Faute d’attention, on laisse sa lumière s’éteindre. Il faut réapprendre à regarder, ce qui nécessite un silence trop souvent refusé.
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Il existe un paradoxe de plus en plus prégnant dans nos sociétés : plus nous voyons, moins nous regardons. À première vue, cela semble absurde. Notre époque est saturée d’images, de récits, de preuves, de données, d’opinions ; le monde entier se donne à nous comme un spectacle disponible, un flux continu, une vitrine infinie. Et pourtant, quelque chose se perd à mesure que tout devient visible : l’attention elle-même. Car regarder n’est pas simplement recevoir. Regarder suppose une forme d’accueil et de silence. Or notre attention est devenue un instrument d’usage, un outil de tri, un réflexe de consommation : on ne contemple plus, on scanne. On ne réfléchit plus, on compare. On ne se confronte plus, on sélectionne. Et de là naît le paradoxe : à force de vouloir tout capter, on finit par ne plus rien saisir. La profusion produit une cécité nouvelle, une vision aveugle.
UNE SOCIÉTÉ DE CAPTATION
La société de consommation avait déjà organisé le désir. La voici en train d’organiser l’attention. Elle a compris que l’homme d’aujourd’hui ne manque pas d’objets, mais de disponibilité intérieure ; et elle s’est proposé de combler ce besoin qu’elle a elle-même créé. La publicité ne vend pas uniquement des produits, elle vend des promesses de satisfaction immédiate, un récit d’un soi retrouvé. Mais ces promesses viennent au prix de stratégies de captation qui ne visent qu’une seule chose : la rétention de l’attention. Ainsi, se met en place une logique très clôturée : l’individu croit disposer d’un choix permanent, d’une infinité de portes ouvertes, alors qu’il est surtout pris dans un circuit où l’on décide pour lui ce qui doit être vu, désiré, commenté, consommé. Le vécu devient un programme à la carte. Ce faisant, le déficit d’intériorité s’aggrave. Il s’arrime à un déficit d’attention : des yeux saturés et un regard absent, des oreilles pleines et une écoute vide, un espace virtuel rempli des vécus des autres et un vécu propre que l’on finit par ne plus habiter. C’est un paradoxe permanent de l’absence dans la présence.
SORTIR DU FLUX
Certaines traditions religieuses ont précisément pour fonction de réapprendre à regarder : non pas multiplier les objets, mais approfondir la relation au réel. Elles restaurent une différence essentielle entre voir et être éclairé, entre sélectionner et être en recherche. L’Évangile de Thomas, apocryphe, exprime cette idée de manière étonnamment sobre : « Ses disciples lui dirent : Enseigne-nous le lieu où tu es, puisqu’il nous est nécessaire de le chercher. Il leur dit : Celui qui a des oreilles, qu’il entende. Il y a de la lumière à l’intérieur d’un homme de lumière et il donne de la lumière au monde entier ; s’il ne donne pas de lumière, c’est l’obscurité. » Ce n’est pas d’abord le monde qui manque de clarté : c’est l’homme qui, faute d’attention, laisse sa lumière s’éteindre. C’est lorsque l’intérieur s’obscurcit que tout devient confus, bruyant et sans relief. En ce sens, sortir du flux reviendrait à redevenir capable de présence. Revenir à cette expérience simple et pourtant exigeante : laisser une chose exister devant soi sans immédiatement la réduire à son utilité, à sa valeur, à son intérêt. Cela suppose une conversion radicale, car l’attention est devenue un marché, et le silence une douleur. Et si l’homme d’aujourd’hui a le sentiment d’étouffer au milieu de l’abondance, c’est peut-être parce qu’il a perdu la chose la plus rare : non pas l’objet, mais le regard. Un regard qui précisément nécessite un silence qui lui est
refusé. Ainsi, peut-être que la question n’est plus uniquement une problématique de l’attention, mais l’identification de ce qui, en nous, résiste avec autant d’acharnement au silence qu’elle exige.
Hicham ABDEL GAWAD, Écrivain
