Le théâtre-action fait de la résistance

Le théâtre-action fait de la résistance

La vingtaine de compagnies de théâtre-action reconnues et subventionnées en Wallonie et à Bruxelles créent des spectacles collectifs à partir du vécu de populations fragiles ou marginalisées. Focus sur trois d’entre elles.

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Publié le

1 juin 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Des personnes jouant sur une scène
BROCOLI THÉÂTRE. Un travail théâtral avec des personnes socialement ou culturellement défavorisées

Elles sont une dizaine autour d’une grande table à échanger sur l’histoire d’un jeune couple. En ce mercredi d’avril, ces femmes – plus un seul homme – réunies dans le local du Brocoli Théâtre peaufinent le conte qu’elles construisent depuis plusieurs mois et qui débouchera en juin sur un spectacle-lecture. Elles viennent surtout d’Afrique du Nord et de Syrie et ont été envoyées par SIMA, une ASBL bruxelloise qui accompagne les personnes issues de l’immigration dans leur parcours d’intégration en Belgique. « Ce sont majoritairement des femmes, les hommes sont moins réguliers et ont tendance à nous quitter en cours d’année, constate Gennaro Pitisci, le directeur de la compagnie et l’un de ses deux metteurs en scène avec Maïté Renson. On sent qu’elles ont besoin de maîtriser la langue française, ne fût-ce que pour suivre leurs enfants à l’école. Elles sont voilées, une apparence physique qui dit qu’elles sont soumises aux règles de l’islam. »

UNE PAROLE LIBRE

« Lors des premières séances, elles racontent leurs parcours, leurs histoires personnelles. On leur fait comprendre qu’elles peuvent s’exprimer librement. On part d’improvisations et, progressivement, une histoire naît. Le sujet qui revient très fort, ce sont les relations entre hommes et femmes. Elles se rendent compte que tout ce qu’elles amènent va déboucher sur un traitement artistique, dont la forme la plus adaptée est la lecture afin qu’elles ne soient pas obligées d’incarner un personnage et de se costumer. Pourtant, au moment de la représentation publique dans les locaux de SIMA, plusieurs d’entre elles disparaissent soudain, avançant un prétexte quelconque. Il faut savoir que certaines cachent à leur mari qu’elles viennent ici. »

Ce type de création collective, comme cette autre menée à Sambreville avec des adolescents et consacrée à la violence dans les relations amoureuses des jeunes à l’heure des réseaux sociaux (Je l’aime, un peu beaucoup), le Brocoli Théâtre les réalise en parallèle avec des spectacles autonomes écrits et interprétés par deux de ses membres, Sam Touzani (Cerise sur le ghetto) et Ben Hamidou (Ah ! Les jolies colonies…). Sa devise est « Une fenêtre ouverte sur l’autre. » « On aurait pu prendre aussi cette parole de Jésus : “Je serai avec vous lorsque vous serez réunis”, complète son responsable. On essaie que naisse cette alchimie, cette magie de l’échange symbolique qui n’existe que lorsque les êtres humains sont les uns en face des autres et que quelque chose émerge. » Installée dans une pépinière d’artistes à Saint-Josse, cette compagnie est l’une des plus anciennes du théâtre-action né au début des années 80. Cette pratique théâtrale consiste à créer collectivement des spectacles sur des sujets sociaux et sociétaux avec des populations qui n’ont pas « l’habitude de prendre la parole ou d’exister sur l’espace public et encore moins dans un cadre artistique », selon la définition de la Fédération Théâtre Action qui réunit la vingtaine de compagnies en Wallonie et à Bruxelles.

SOCIÉTÉ PLUS JUSTE

Agir « aux côtés de ceux qui luttent contre les oppressions de toute nature, pour une société plus juste et plus ouverte » : cette autre définition du théâtre-action est celle que s’est donné le Théâtre du Copion installé à Saint-Ghislain. La compagnie hennuyère est née d’un théâtre d’intervention à la fin des années 70, dans des usines en grève, dans la rue et les manifestations. Ses comédiens-animateurs organisent des ateliers d’expression avec des groupes envoyés par des structures comme les CPAS, des services d’aide à la jeunesse, des centres hospitaliers, pénitenciers, etc. Un jour, ils travaillent avec des enfants en rupture parentale, un autre avec des personnes qui ont des difficultés avec la prise de parole, un troisième avec un groupe de femmes. « On n’arrive jamais avec un texte, explique Alba Izzo, sa directrice. Soit les participants ont envie de travailler sur une thématique, soit celle-ci apparaît progressivement. Ils ne savent pas ce qu’est le théâtre, que l’on peut inventer une histoire, créer un personnage. On travaille aussi avec des primo-arrivants qui parlent mal le français. Le plus difficile est de leur redonner confiance en eux. »

Le Copion mène une quinzaine d’ateliers en parallèle avec ses créations propres qui lui font aborder la gestion des déchets et du développement durable (La Fusée poubelle) ou la consommation d’alcool et de drogue chez les jeunes (Turboteen). « Il n’y a pas de morale, on ne dit jamais : “Ce n’est pas bien”, ce serait contreproductif. Ce sont les participants qui trouvent eux-mêmes les solutions en étant placés dans des situations qui leur permettent de se questionner. Sur le harcèlement (Chut au silence !), on place alternativement les jeunes dans la peau du harceleur, du harcelé, du témoin, etc. »

OUTIL DE RÉSISTANCE

« Le théâtre est un outil de résistance centré sur l’humain qui crée du lien », soutient Isabel Cue Alvarez. La Cie Espèces de…, qu’elle a fondée avec deux comédiennes, sa sœur Beatriz et Martine Léonet, ne cesse en effet de tisser des liens sociaux. Dans le quartier Saint-Léonard, populaire et multiculturel, qui borde la Meuse au nord de Liège, elle travaille notamment avec l’ASBL Agora, un lieu de débat sur la citoyenneté et la démocratie. Elle prend ainsi en charge des personnes en apprentissage du français. Ailleurs, en partenariat avec le CPAS, elle crée un spectacle autour du thème des ressources. La compagnie pratique ce qu’elle nomme la « démocratie culturelle ». « Ce n’est pas la “culture” qui va vers ceux dont on dit qu’ils en sont dépourvus, mais on fait apparaître leur culture propre, précise la metteuse en scène Lara Persain, qui a rejoint l’équipe.On développe l’estime de soi, on va chercher les choses positives chez chacun. Le théâtre est rassembleur, il amène de la solidarité, de la chaleur. » Des roses et du pain, construit à partir d’un atelier sociaux. Dans le quartier Saint-Léonard, populaire et multiculturel, qui borde la Meuse au nord de Liège, elle travaille notamment avec l’ASBL Agora, un lieu de débat sur la citoyenneté et la démocratie. Elle prend ainsi deux créations autonomes ont également vu le jour : Madame M, une femme s’interrogeant le monde d’aujourd’hui, et Petits Pois(d)s, où Beatriz Cue Alvarez considère la transmission à travers son parcours de fille d’immigrés espagnols. 

Depuis quarante ans, le théâtre-action prouve son utilité sociale. Mais, s’il est subventionné par la FWB, ses acteurs s’accordent pour constater qu’il reste sous-financé. Leur inquiétude est d’autant plus vive que le nouveau contrat-programme en cours d’élaboration empêcherait les compagnies de chercher des financements supplémentaires pour des projets ponctuels, sans pour autant augmenter leur enveloppe globale…

Michel PAQUOT

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