« Maak et transmettre » : un trio de “tufteuses” féministes et engagées
« Maak et transmettre » : un trio de “tufteuses” féministes et engagées
Cogité pendant le confinement par trois amies, Alice Emey, Mathilde Pecqueur et Salomé Corvalan, et lancé dans sa foulée, “Maak et transmettre” est un projet artistique axé sur une pratique peu connue alliant designs textile et industriel, le tuft. Un artisanat que popularisent les ex-étudiantes à la Cambre à travers des ateliers, des créations personnelles et des conférences.
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C’est un gros pistolet tenu à deux mains évoquant un peu une perceuse d’où émergent plusieurs fils de laine, avec une aiguille au bout. Ces fils sont projetés à travers une toile sur laquelle on vient dessiner, comme une broderie de grande taille. Le tuft (ou tufting, tuftage, voire touffetage) est une pratique de tissage artisanal qui, à la base, permet de créer des tapis et dans laquelle se sont spécialisées trois anciennes étudiantes à la Cambre (Bruxelles) : Salomé Corvalan et Mathilde Pecqueur en design textile, Alice Emery en design industriel. Cette technique, Mathilde l’a découverte lors d’un Erasmus en Suède. Et grâce à des pistolets à bas coûts fabriqués en Chine, elle a commencé à être à la mode sur les réseaux sociaux. « En sortant de l’école, sourit Salomé, tout le monde a envie de créer son propre studio. C’est un peu ce qu’on nous vend. Devenir une créatrice toute puissante qui fait de belles choses. Puis, on réalise petit à petit que ce n’est pas aussi simple. Comme on avait envie de faire la même chose, on s’est dit pourquoi ne pas le faire ensemble, on pourrait ainsi être plus fortes et moins galérer. »
UN TRAVAIL ENGAGÉ
D’autant plus qu’à l’époque, elles ne trouvent pas de travail. « On s’est rendu compte, poursuit la jeune femme alors employée dans une ferme pédagogique, qu’on avait le choix soit de travailler dans une industrie ou un studio où, en fait, on est un peu des larbins et où il n’y a pas vraiment de possibilité d’être créatifs, soit de vivre dans une énorme précarité. On voulait avoir un travail engagé, sur les aspects féministe, social, écologique, local, ancré dans le territoire. » Le premier confinement leur permet de réfléchir à leur projet, de lui donner ses bases. Sans savoir précisément comment faire puisque l’école ne prépare pas à la création et à la gestion d’une entreprise. De ces cogitations est sorti “Maak et Transmettre” d’abord installé à Anderlecht, dans le quartier de Cureghem, et qui occupe aujourd’hui un atelier à l’étage d’un bâtiment longeant le canal, à Molenbeek.
Le nom de leur ASBL traduit parfaitement leur projet : en plus de créer, les jeunes femmes veulent partager leur savoir-faire. Elles commencent d’ailleurs par donner des ateliers de tuft. Très vite, elles se font connaître et un peu d’argent rentre dans les caisses. Au début, les participants sont principalement des graphistes ou architectes intéressés par une technique susceptible d’enrichir leurs créations. Au fur et à mesure sont arrivées des familles venues apprendre le tuft comme un hobby.
ANCRAGE SOCIAL ET LOCAL
Le trio organise aussi des “ateliers socio-pédagogiques” dont l’un, Le tapis comme langage, mené pendant trois ans avec des femmes en alphabétisation, est emblématique de sa volonté d’ancrage social et local. « On a travaillé avec la Maison des Enfants d’Anderlecht, développe Salomé. On voulait utiliser le textile comme prétexte au dialogue, pour sortir de l’apprentissage classique de la langue où on est assis à une table. Avec l’idée de créer un partage différent. Présent dans toutes les cultures, le textile parle à tout le monde. On a tous un lien avec lui, positif ou négatif. Tout de suite, les femmes se sont mises à raconter, par exemple des histoires de leurs mères. L’une d’elles ne voulait pas venir parce qu’enfant, elle avait été obligée de travailler dans le textile, sans pouvoir aller à l’école, ce qui l’avait traumatisée. »
La première année, le groupe était composé de quatre mamans qui ont rempilé l’année suivante tant elles avaient aimé. « Il s’agit pour elles d’une respiration, poursuit Salomé. Ces ateliers restent dans le cadre scolaire qui sont souvent les seuls moments où elles peuvent sortir. On fait de la co-construction dans nos projets de pédagogie, on s’adapte aux participantes. Par exemple si, pour une raison ou l’autre, les enfants ne pouvaient pas aller à l’école, elles pouvaient les emmener avec elle, on s’arrangeait. Cela a été hyper apprécié et précieux pour elles. La deuxième année, les premières sont devenues les marraines des nouvelles. Ce sont elles qui leur ont transmis la technique. Elles se sont ainsi senties ultra valorisées. »
La troisième année, le Théâtre National Wallonie-Bruxelles leur a proposé d’être l’image de leur saison 2024-2025. « On était évidemment hyper-enthousiastes, se souvient Mathilde. Ils ont pris photos pendant les ateliers qui ont été utilisées pour la communication de leur saison et affichées dans le métro. Avec le groupe, composé de sept femmes, on a travaillé sur le symbole de la fenêtre et on a réalisé une grande pièce qui a été exposée au théâtre. Elles ont visité les lieux et assisté à des spectacles qu’elles pouvaient comprendre malgré, parfois, l’obstacle de la langue. C’était d’autant plus important que c’est une population qui n’ose pas rentrer dans plein d’endroits parce qu’elles ne s’y sentent pas acceptées. »
DIMENSION LUDIQUE
La première création de “Maak et transmettre” a été la pièce “À l’ombre alanguie”. Née d’un poème et conçue pour une exposition au Chili, c’est une paroi creusée d’une fenêtre qui se termine en tapis et peut être modulée en assise. Soit un dispositif presque scénique, une prouesse technique envisagée autour des pleins et des vides et des dégradés. Avec un côté ludique : les spectateurs pouvaient la toucher, s’asseoir dessus. Fortes du statut d’artistes acquis récemment, les trois complices imaginent des tapis en réfléchissant à la manière dont on peut glisser d’une couleur à l’autre, créant ainsi leur propre univers esthétique. « Si quelqu’un est intéressé, résume Mathilde, il nous contacte. On discute alors avec lui pour voir comment répondre à son envie en fonction des couleurs et des matières de son intérieur. Cet aspect “fait sur mesure“ est notre valeur ajoutée. La personne possède une chose spécifiquement créée pour elle, qui ne sera pas répétable. »
Depuis quatre ans, l’association organise aussi en septembre un cycle de quatre conférences pour parler du design au féminin qui réunissent des intervenantes de différentes disciplines : artisanes du verre, chercheuses, architectes, spécialistes du textile. « Notre côté féministe est très revendiqué, sans être dans l’exclusion, précise Salomé. On s’est rendu compte du manque de mise en valeur des femmes dans ce secteur. En plus de n’être souvent pas valorisées, elles n’osent pas se mettre en avant, elles sont victimes du syndrome de l’imposteur. Quand on a des couples de designers, par exemple, ce sont toujours les hommes qui prennent la parole. Nous voulons combler ce manque de visibilité de leur travail. »
Le collectif, engagé dans le projet – non abouti – de faire de Molenbeek la capitale de la Culture en 2030, a reçu en 2024 le prix Jeunes Artistes dans la catégorie du design décerné par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour son travail présenté dans le cadre de l’exposition Rencontre(s) au Grand -Hornu. Et il vient d’entamer une résidence de trois mois à la Manufacture à Roubaix (nord de la France) qui débouchera fin mai sur une exposition.
Michel PAQUOT
