Marie d’Udekem-Gevers : « Le religion est un résultat de la sélection naturelle »

Marie d’Udekem-Gevers : « Le religion est un résultat de la sélection naturelle »

À la fois anthropologue, zoologiste, historienne des religions et même de l’informatique, Marie d’Udekem-Gevers tente de comprendre le monde en remontant à ses origines. Dans son dernier ouvrage, elle se demande Pourquoi et comment sont nées les religions ?

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Publié le

1 juin 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Photo de Marie d'Udekem Gevers dans un jardin

« On a pu observer que des chimpanzés ont l’habitude de frapper ces arbres, avec des pierres, créant ainsi des cercles de pierres, ou encore d’accumuler des pierres dans des cavités ou entre les racines saillantes de ces arbres. Et, à en juger par la quantité de pierres ainsi déplacées, ces pratiques ne sont pas récentes », écrit l’universitaire interdisciplinaire Marie d’Udekem-Gevers dans Pourquoi et comment sont nées les religions ? Déduisant que « ces rituels étranges, et peut-être symboliques, des chimpanzés pourraient donc s’interpréter comme s’enracinant dans un passé commun que nous partageons avec eux ». Dans cet essai, qui reprend essentiellement son cours-conférence donné au Collège Belgique à Namur en février 2021, elle fait le point sur la recherche dans ce domaine en s’appuyant sur de très nombreuses disciplines (anthropologie, ethnographie, génétique, histoire des religions, primatologie, etc.). 

« Anciennement, poursuit-elle, l’être humain était considéré comme un être à part, parmi les autres espèces existant sur terre. Selon l’ancienne taxonomie, il était le seul à faire partie de la famille des hominidés, tandis que la famille des pongidés regroupait les chimpanzés, les gorilles et les orangs-outans actuels. De nos jours, grâce au progrès de la génétique, cette classification est considérée comme obsolète et a été entièrement revue. En effet, on a pu mettre en évidence que la différence de matériel génétique entre le chimpanzé et l’homme n’est que de 1,3% tandis qu’elle est de 2,4% entre le chimpanzé et le gorille. Nous devons bien admettre donc que nous partageons avec les chimpanzés un ancêtre commun récent (qui a dû vivre il y a quand même plus de sept millions d’années). »

VIE SPIRITUELLE

Vu que les rites constituent un élément essentiel pour définir la religion, cela signifie-t-il pour autant que les chimpanzés étaient religieux ? Non, explique Marie d’Udekem-Gevers, qui distingue spiritualité individuelle et religion. « La spiritualité individuelle intervient dans la définition du genre Homo qui a une vie de l’esprit. Or les chimpanzés et pas mal de mammifères en ont aussi une. Sans spiritualité, on ne peut pas bâtir une religion, comme le fait que, sans morale chez les chimpanzés, on n’aurait pas pu avoir de morale humaine. Mais la religion nécessite un langage bien sophistiqué. » Relevant qu’il n’y a pas de définition universellement reconnue de la religion, la chercheuse la regarde « avec d’autres anthropologues, comme une organisation sociale qui implique le partage, par ses membres, d’une part, d’une croyance en une réalité surnaturelle – esprits ou dieu(x)- et, d’autre part, de rites ».

« La religion apparait avec la famille nucléaire, précise-t-elle. Or il n’y en a pas chez les chimpanzés, seule la femelle élève ses petits, on n’a jamais vu un père s’en occuper. La famille marque donc une grande évolution dans la branche qui va conduire à l’Homo Sapiens. Je décris la religion comme communautaire, et la première institution communautaire dans notre rameau humain, c’est la famille. » « Mais la religion n’a pas laissé de traces archéologiques, constate-t-elle. Les rites ne s’inscrivent pas nécessairement dans la pierre. Or je mets ma main à couper que, dans les grottes préhistoriques, il a dû y avoir des rituels religieux, même si on ne peut pas le prouver. Quand on entre dans une caverne, on a en effet un sentiment de sacré. »

LE CONCEPT DE DIEU

Dans son ouvrage, l’universitaire met ainsi en évidence que le phénomène religieux peut être considéré comme une adaptation résultant de la sélection naturelle. En 2021, elle a d’ailleurs eu l’occasion d’en présenter les conclusions à l’Académie pontificale des Sciences. « Le concept de Dieu a surgi à un certain moment du processus de l’évolution du cerveau et correspond à une certaine vision du monde, et surtout à une forme d’organisation de nos sociétés. Son émergence, et donc le passage de l’animisme au polythéisme, seraient survenus, selon toute vraisemblance, au Néolithique, et seraient un reflet du passage d’une représentation horizontale et égalitaire du monde à sa vision hiérarchique. C’est là un bouleversement plus important que le nôtre aujourd’hui. D’après de récentes études dans diverses disciplines, il semble que les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique vivaient généralement au jour le jour de manière égalitaire, à la fois vis-à-vis des esprits, des autres humains et des animaux. Tandis que l’inégalité serait advenue de la pratique du stockage et se serait généralisée à partir de l’adoption de l’élevage et de l’agriculture. » Et l’autrice de s’interroger : « Si, comme le dit si joliment Hubert Reeves, nous sommes des “poussières d’étoiles”, ne pourrions pas faire un pas de plus et imaginer que la croyance humaine en un dieu unique était aussi déjà là en puissance, dès le début de l’Univers ? »

Petite-fille et fille d’ingénieurs des mines, Marie D’Udekem-Gevers est, très jeune, attirée par les fossiles et l’origine de l’Homme. Devenue docteure en sciences anthropologiques de l’ULiège et en sciences (groupe zoologie) de l’UCLouvain, elle assure des travaux pratiques de biologie animale durant sept ans à l’UCLouvain. Elle obtient ensuite une maîtrise en informatique aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur. Pour son mémoire situé à mi-chemin entre l’informatique et la paléontologie, elle est accompagnée par Yves Coppens, un des découvreurs de la célèbre australopithèque Lucy. À la suite d’un cours consacrée à l’anthropologie de l’informatique, où elle revenait à l’origine de l’homme et faisait un parallèle entre la peinture pariétale et le web, elle en a bâti un autre sur l’histoire des religions. « Je les comparais et je voyais comment elles avaient émergé et évolué. Des emprunts énormes ont été faits. Vous ne pouvez pas comprendre le christianisme sans, par exemple, remonter à la Mésopotamie et à Sumer. » Elle aime citer cette phrase de Jean d’Ormesson : « Comprendre, c’est remonter aux origines. » 

Aujourd’hui à la retraite, elle souhaiterait enseigner à nouveau, peut-être à des aînés, quand elle aura achevé la rédaction collaborative d’un livre sur l’histoire de l’informatique en Belgique. En ces temps de bouleversements scientifiques et techniques, elle préfère ne pas s’aventurer à parler de l’avenir. Se basant sur l’évolution foudroyante de l’informatique, elle souligne que la place de l’imprévisibilité est énorme et recommande de s’y préparer. Comme vice-présidente de NAM IP (Numerical Artefacts Museum – Informatique Pionnière), en charge du Computer Museum (ou Musée de l’Informatique) de Namur, elle milite aussi en faveur de la préservation du patrimoine informatique pour les générations futures. 

Jacques BRIARD et Michel PAQUOT

Marie d’UDEKEM-GEVERS, Pourquoi et comment sont nées les religions ? Bruxelles, Académie royale de Belgique, collection L’Académie en poche, 2021. Prix : 7€. Via L’appel : – 5% = 6,65€.

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