Partager à l’époque de la fin de l’abondance
Partager à l’époque de la fin de l’abondance
Tout le monde se pose la question : après des décennies d’abondance, sommes-nous prêts à revenir à un mode de vie plus frugal ?
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Le thème du partage, et plus généralement celui de la générosité, est un thème central dans le Coran. Il est devenu même un thème incontournable d’une éthique qui se voudrait islamique. Il faut se remettre dans le contexte de l’Arabie du VIIe siècle pour comprendre les tenants et aboutissants de ce que “ partager” veut dire, dans un schème islamique.
ÉCONOMIE DE SURVIE
Dans ce contexte, on évolue en effet dans une économie de survie. Le témoignage de Wilfred Thesiger dans son ouvrage Le désert des déserts, un livre qui a au demeurant été particulièrement important pour des islamologues comme Jacqueline Chabbi, est éloquent à ce sujet. On y découvre un monde où l’on boit ce que l’on trouve — en général une eau ni claire ni fraîche —, où la base de l’alimentation est constituée de lait de chamelle et où l’individu sans le groupe est tout simplement condamné à mourir.
Dans un tel contexte, le partage, la solidarité, les rapports entre humains et groupes d’humains prennent une signification que nous avons peut-être un peu oubliée aujourd’hui. Cela étant, les différents défis auxquels nous faisons face aujourd’hui pourraient bien nous rappeler à l’ordre. Qu’il s’agisse du dérèglement climatique ou de conflits qui ont éclaté récemment, le confort matériel dans lequel nos sociétés ont baigné risque bel et bien de céder la place, si ce n’est à une économie de survie, au moins à une économie de la sobriété.
DES HABITUDES À CHANGER
Tout le monde se pose la question : après des décennies d’abondance (au moins en comparaison avec le passé), sommes-nous prêts à revenir à un mode de vie plus frugal ? Il est aisé de percevoir dans cette question l’anxiété latente qu’elle peut susciter… Et à bien des égards, cette anxiété est légitime. Des habitudes devront changer, des zones de confort devront être cédées, des commodités que l’on croyait acquises devront être renégociées.
Pour autant, la frugalité est-elle automatiquement synonyme de malheur ? N’annonce-t-elle pas justement le retour du partage en tant qu’impératif ? Ce que l’on appelle “l’abondance ” doit beaucoup aux progrès techniques, et à la course à l’autonomisation de l’individu. Jadis, dans les années quatre-vingt ou nonante, si l’on cherchait l’adresse d’un bon restaurant, c’était l’occasion de téléphoner à un ami pour chercher conseil et, accessoirement, prendre de ses nouvelles. Aujourd’hui, l’ami en question se nomme Google.
MOINS D’AUTONOMIE INDIVIDUELLE
Si la frugalité devient synonyme de moins d’autonomie individuelle (pour ne pas dire “individualiste ”), elle peut d’un même coup devenir synonyme d’une solidarité retrouvée. Sans doute tient-on là une fois de plus une forme de sagesse que les textes religieux n’ont eu de cesse de nous rappeler. Le confort matériel est essentiel à l’être humain, mais il ne constitue pas l’essentiel. L’essentiel demeure les rapports que nous entretenons les uns avec les autres.
Le locuteur du Coran a tenté, dans la société arabe du VIIe siècle, de donner corps à la centralité de ce que l’on pourrait de fait appeler la “fraternité ”. Peut-être que l’Histoire nous force aujourd’hui un petit peu la main, en nous forçant à moins de confort, mais plus de partage.
Hicham ABDEL GAWAD, Écrivain
