Robert Ageneau : « Le christianisme est entraîné dans l’évolution du monde »
Robert Ageneau : « Le christianisme est entraîné dans l’évolution du monde »
Peu de gens savent que les deux maisons d’éditions françaises L’Harmattan et Karthala ont été fondées un seul et même homme. Et que celui-ci, avant d’imposer son style dans le monde de l’édition, avait d’abord été prêtre spiritain de la congrégation missionnaire du Saint-Esprit spiritain, puis était revenu à l’état laïc. Aujourd’hui âgé de 85 ans, ce catholique sensible aux fractures du monde et des religions, et spécialement celles du catholicisme, retrace son parcours dans un livre, De Spiritus à Karthala – Mémoires d’un éditeur de l’ombre.
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— Votre livre de souvenirs alterne confidences et anecdotes, portraits et trajectoires de proches. Pourquoi était-il important, pour vous, de l’écrire ?
— Son sous-titre, Mémoires d’un éditeur de l’ombre, m’a été inspiré par un livre de François Dosse qui présente des portraits d’éditeurs du XXe siècle, dont François Maspero, l’un de mes modèles. Les éditeurs laissent aux auteurs la notoriété, et parfois l’échec, mais eux-mêmes s’expriment peu, restant à l’arrière dans la fabrique du livre. J’ai voulu sortir de l’ombre le temps d’un ouvrage pour parler de l’histoire des éditions L’Harmattan et Karthala. En la resituant dans mon itinéraire personnel qui a connu, dans un premier temps, un parcours d’Église, avec mon entrée en 1956 dans la congrégation missionnaire du Saint-Esprit. Suivi d’un retour à l’état laïc dans les années 1970.
— Parcours qui a débuté par votre enfance en Vendée…
— Je suis né en 1938 dans cette région de l’ouest de la France à l’époque encore très rurale et majoritairement catholique. Attiré par la prêtrise, j’ai commencé en 1950 une traversée des séminaires qui m’a conduit finalement au choix de la vie missionnaire chez les spiritains. Ce fut une longue formation où j’ai privilégié l’envie d’apprendre, avec une conscience peu critique qui s’est pourtant ouverte progressivement. Notamment au cours de mes deux années de service militaire au temps de la guerre d’Algérie, puis d’un séjour en Allemagne, et enfin pendant mes années de théologie au moment du concile Vatican II.
« Pierre Teilhard de Chardin a été l’un des grands penseurs du siècle passé, par son ouverture au monde scientifique et son renouvellement de la foi chrétienne. »
— Quelle a été votre formation religieuse ?
—À l’époque du concile, il flottait à Rome un air de liberté et d’ouverture. J’ai été impressionné par le style du pape Jean XXIII. J’ai ensuite profité d’une année d’études supplémentaire à l’Institut catholique de Paris, avec des cours de base sur l’islam, l’hindouisme, le bouddhisme et les religions africaines. J’ai été aussi marqué, à cette époque, par l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin, dont la richesse de la pensée était alors tenue à l’écart dans l’Église catholique. Et pourtant, ce jésuite, dont une partie de la formation s’est faite à l’Université catholique de Louvain, a été l’un des grands penseurs du siècle passé par son ouverture au monde scientifique et son renouvellement de la foi chrétienne. C’est lui qui, en 1929, à son retour de Chine, écrivait que « le moment est venu pour le sens chrétien d’arracher le Christ des mains des clercs, pour que le monde soit sauvé ». En 1968-1969, j’ai assuré un cours de théologie fondamentale au séminaire de Chevilly-Larue en l’organisant en grande partie autour de la pensée de Teilhard de Chardin et de son livre majeur, Le phénomène humain.
— En tant que religieux spiritain, vous avez débuté en 1969 dans le monde de l’édition comme responsable de Spiritus, la revue de votre congrégation qui est bientôt rejointe par d’autres.
— J’ai pris cette responsabilité à une époque dominée par trois événements majeurs. D’abord, le grand phénomène de la décolonisation qui a touché le continent africain à la fin des années 50. Ensuite, le concile Vatican II qui a ouvert les portes de l’Église catholique. Et enfin, Mai 68 qui fut, entre autres, le temps de la prise de parole. Au cours des cinq années de mon mandat, j’ai publié des articles, des enquêtes et des témoignages abordant différents thèmes : les conditions d’émancipation des Églises locales nées de la mission, la réévaluation de la condition missionnaire, la question de l’obligation du célibat pour les prêtres ou l’impact de la théologie de la libération naissante. La recherche de Spiritus s’est accélérée durant cette période et mon mandat n’a pas été renouvelé en 1974. Ayant moi-même vécu une évolution personnelle importante, j’ai choisi de revenir à l’état laïc. Avec mon collègue Denis Pryen, j’ai alors créé les éditions L’Harmattan, puis, en 1980, les éditions Karthala, comme une façon de continuer ma tâche d’information et d’édition, et de me réinsérer dans le monde du travail.
— Qu’est-ce qui vous a poussé à aborder spécialement les problématiques relatives aux pays du Sud ?
— Mon entrée chez les spiritains était liée à mon intérêt pour la vie missionnaire dans laquelle baignaient pas mal de jeunes dans les années 50. Mais, à l’époque de Spiritus, le contexte géopolitique avait beaucoup changé, nous étions dix ans après la guerre d’Algérie et l’accession à l’indépendance des anciennes colonies. C’est pourquoi les catalogues des deux maisons d’édition ont donné une grande place aux sciences politiques, à l’histoire, à la tradition orale et à la littérature des pays décolonisés. La revue Politique africaine, née avec Karthala, a joué aussi un rôle dans ce travail de réflexion et d’innovation. Depuis les années 80, de profondes évolutions ont encore eu lieu. Il faut désormais compter avec la Chine, l’Inde et le Brésil qui sont devenus de grandes puissances. Les pays émergents veulent affirmer davantage leur indépendance et nouent de nouvelles alliances, et les relations postcoloniales n’ont pas été entièrement réglées. Sans parler de la Russie de Poutine et des milices Wagner présentes y compris en Afrique. Il y a beaucoup à faire pour comprendre ce nouvel état de la planète et ce que va devenir notre Europe.
— Parmi les collections de Karthala, celle intitulée “Sens et Conscience”, créée en 2015, ne vise-t-elle pas à rencontrer à la fois ce qui évolue dans le monde et la manière de vivre leur foi pour les chrétiens, dont un certain nombre de catholiques ?
— En ce premier quart du XXIe siècle, le christianisme continue d’être entraîné dans le mouvement d’adaptation à l’évolution du monde. Or, l’Église, en particulier la catholique, a pris beaucoup de retard dans l’accompagnement des humains de l’époque moderne, pour ce qui est de la science, des conquêtes démocratiques et de la manière d’aborder l’éthique. C’est pour contribuer à la réflexion que cette collection a été créée. Elle a notamment publié huit ouvrages de l’évêque et théologien anglican américain John Shelby Spong, décédé en 2021, et d’autres essais de Jacques Musset et de Paul Fleuret, de l’Italo-Canadien Bruno Mori et de l’Allemand Eugen Drewermann. Ces auteurs disent et redisent qu’il n’est plus possible de vivre sa foi avec les mots et les rites d’hier. Ils développent des représentations post-théistes de Dieu et une nouvelle compréhension de l’identité de Jésus de Nazareth, basée sur l’exégèse biblique moderne. Identité à propos de laquelle le philosophe italien Antonio Gramsci, mort en 1937, disait que Jésus, ce témoin que nous avons divinisé, est d’abord le témoin et le prophète d’une humanité meilleure, sur une planète qui n’en finit pas de progresser et de se chercher.
« Je continue à croire que le métier d’éditeur peut contribuer, avec les armes de l’esprit et de la connaissance, à aborder les nouvelles fractures du monde. »
— À travers vos années d’éditeur, quels contacts avez-vous noués ?
— L’édition est la rencontre de directeurs de collection et d’auteurs innovants dont j’ai dressé les portraits. Tels ceux qui ont pu travailler de longues années dans les pays africains, en Asie, en Amérique latine et dans les îles. Je voudrais mentionner ma relation d’échange avec l’ex-jésuite camerounais Fabien Eboussi Boulaga. Commencée au temps de la revue Spiritus, elle a marqué le début d’une amitié et d’une coopération qui ont duré jusqu’à sa mort en 2018. Cet homme était d’une grande lucidité sur les conditions de fond d’un christianisme africain. Et je dois ajouter que j’ai été soutenu dans mon aventure grâce à ma participation à des groupes de réflexion, à mes rencontres avec beaucoup de femmes et d’hommes qui font la richesse et le sel de la vie. J’ai été aussi largement stimulé par ce que certaines personnes ont écrit sur la voie et l’existence chrétiennes. Je pense en particulier au pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer, opposant aux nazis qui l’ont tué en 1945, ou le théologien camerounais Jean-Marc Ela. Ou aux Français Marcel Légaut, Bernard Besret, Gérard Bessière et Paul Blanquart.
— Et qu’avez-vous trouvé chez les auteurs belges ?
— Je dirai d’abord qu’ils ont apporté l’esprit de la culture belge, tant wallonne que flamande. Un esprit de tolérance qui constitue un trésor spécifique en Europe. J’apprécie également votre pratique de la démocratie parlementaire, qui nous fait tant défaut en France. Parmi les livres d’auteurs belges que nous avons édités, je pointerai la fine connaissance des théologiennes et théologiens d’Afrique de l’abbé Maurice Cheza, mort en 2019. Ou encore la collaboration, à propos de l’Église catholique d’Amérique latine, du dominicain Ignace Berten, avec son confrère René Luneau. Je me souviens aussi du dictionnaire swahili-français d’Alphonse Lenselaer, un spiritain qui a longtemps vécu dans l’est de l’actuelle République Démocratique du Congo.
— À une époque où les moyens de communication se sont multipliés, où le monde et l’Église catholique sont à un tournant, n’est-il pas important, selon vous, de continuer à publier les apports d’intellectuels engagés ?
— Je continue à croire que le métier d’éditeur peut contribuer, avec les armes de l’esprit et de la connaissance, à aborder les nouvelles fractures du monde. Et à relever des défis, comme ceux du soutien aux Ukrainiens qui défendent les valeurs de la démocratie, des nouvelles relations avec les pays du Sud, spécialement celles avec notre voisin le continent africain, ou celui qui vise à donner un avenir au christianisme. Pour cela, j’ai tenu à terminer mes mémoires en affirmant que je fais aussi confiance aux générations qui montent.
Propos recueillis par Jacques BRIARD
Robert AGENEAU, De Spiritus à Karthala. Mémoires d’un éditeur de l’ombre, Paris, Éditions Karthala, 2023.
APPORTS BELGES
Dans sacollection Questions d’enfance, Karthala a publié un livre du frère dominicain belgo-sud-africain Philippe Denis à propos des “boîtes de la mémoire” destinées aux enfants dont les parents sont morts du sida au KwaZulu-Natal. Dans la collection Sens et Conscience du même éditeur, Philippe Liesse avance, à travers ses Mémoires d’un diacre non aligné, que la vie chrétienne ne peut progresser que si on coupe le cordon clérical. On trouve aussi chez cet éditeur des œuvres de Pierre-Joseph Laurent (UCLouvain), spécialiste des mouvements prophétiques. En septembre, Karthala publiera Humaniser selon l’Évangile, de Jean-Pol Gallez, un essai théologique de synthèse sur la pensée de Joseph Moingt, ce jésuite qui a posé les jalons d’une réforme copernicienne de l’Église catholique. Karthala édite aussi les travaux du Centre de recherche et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme (CRÉDIC) des Belges Maurice Cheza, Olivier Servais et Jean Pirotte. De ce dernier, professeur d’histoire émérite de l’UCLouvain, Karthala vient de sortir le livre Dieux fantasmés, Dieu tout autre. La présidence de la SAS Karthala Éditions est par ailleurs actuellement assurée par Olivier Servais, doyen de la Faculté des Sciences politiques, économiques, sociales et de communication de l’UCLouvain. Avec le projet d’ouvrir les possibilités de partenariats plus importants avec des auteurs belges.
