S’émerveiller du quotidien

S’émerveiller du quotidien

L’émerveillement est-il une fuite du monde ou, au contraire, une autre manière de l’habiter ? Pour certains, un lien fort existerait entre la spiritualité et la capacité de déceler du sens dans le fil du quotidien.

Publié le

1 juin 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Un enfant avec les mains écartées autour des yeux
LES ENFANTS. Ils peuvent servir de modèle parce qu’ils ont cet élan qui permet de regarder une même réalité d’une autre manière.

De quoi peut-on bien s’émerveiller aujourd’hui ? Le tableau du monde est sombre et pousse davantage au pessimisme qu’à la joie intérieure. Or, pour le poète Jacques Dor, « ce qui manque le plus à nos vies, c’est l’émerveillement. Rencontrer ceux qui s’émerveillent encore, d’un rien, d’un papillon, de la pluie battante, d’un coquelicot, du chant d’un oiseau. Presque rien. Beaucoup ». Cette notion ne se laisse pas cerner facilement. Le terme renvoie au verbe s’émerveiller défini, dans le Robert, comme le fait d’« éprouver un étonnement agréable devant quelque chose d’inattendu qu’on juge merveilleux ». C’est-à-dire « admirable au plus haut point, exceptionnel en son genre ». Une autre référence mentionne « un éveil, une expansion de la conscience par la réalisation d’une confrontation avec une possibilité inédite ou avec la vastitude d’un océan, d’une montagne, d’une hauteur, d’une planète ». Ethan Kross, psychologue à l’université du Michigan évoque, lui, une « fascination joyeuse que l’on ressent quand on rencontre quelque chose de puissant que l’on ne peut pas expliquer ». Quasi tous font référence au sentiment de surprise heureuse et d’admiration devant un spectacle ou un évènement extraordinaire.

PERCEVOIR AUTREMENT

Cependant, plusieurs auteurs soulignent que c’est dans le quotidien que l’émerveillement permet de percevoir les choses autrement. Sans avoir besoin de faire appel à la notion d’extraordinaire. Une illustration de cette compréhension est particulièrement présente dans les livres de l’écrivain Philippe Delerm, rendu célèbre par La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Il ne recourt pas, ou alors peu, au mot émerveillement, mais en évoque très souvent la réalité. Il y a de la soudaineté, de la surprise, de l’émotion. Du sublime. Et même du sacré. Dans un registre proche, Colette Nys-Mazure cultive ce regard émerveillé sur les choses et les gens, notamment dans Célébration du quotidien et dans Secrète présence. Chaque matin, elle s’étonne et se réjouit d’être en vie. « Je ne m’y habitue pas », constate-t-elle. C’est précisément dans l’ordinaire des jours que se joue quelque chose de précieux, voire que se dit une présence divine. 

Pour la philosophe Marie Robert également, l’émerveillement ne se concentre pas sur l’exceptionnel. Il est ce qui, dans le quotidien, autorise à percevoir subitement les choses différemment. « Les enfants, remarque-t-elle, peuvent servir de modèle parce qu’ils ont tout d’un coup cet élan qui permet de sortir de ses pensées, de l’habitude, pour regarder la même réalité d’une autre manière. Le monde des enfants est un monde d’éblouissements. Ça ne veut pas dire qu’ils sont heureux en permanence. Mais ils ont la capacité à la curiosité. Cet élan, on peut, en tant qu’adulte, le mobiliser, le cultiver et le convoquer à travers le souvenir de l’enfance. » Aux yeux du psychiatre américain Éric Berne, fondateur de l’analyse transactionnelle, « tout être humain porte en lui un petit garçon ou une petite fille qui pense, agit, parle, s’émeut. L’émerveillement permet de retrouver l’enfant libre, naturel et spontané qui est en nous et que nous avons oublié ».

TENDANCE À RATIONALISER

Cette aptitude à la surprise, cette disponibilité face à l’inattendu est difficile pour les adultes qui se “laissent moins faire” parce qu’ils ont tendance à rationaliser. Ils sont dans l’efficacité et trop peu dans la poésie. Même si quelques-uns ont conservé leur âme d’enfant, souvent des artistes, écrivains ou peintres. Les philosophes aussi seraient bien placés pour faire le pont entre l’enfance et l’émerveillement à l’âge adulte. Toujours selon Marie Robert, à la base de tous les sujets philosophiques et de tous les systèmes qui ont été élaborés, on trouve une rupture des évidences. C’est le thaumazein, terme grec qui renvoie à la notion d’étonnement et d’émerveillement. Comme si on utilisait d’autres canaux pour penser. Bien sûr, la philosophie se sert de la raison pour donner des définitions ou construire des systèmes. Mais, tout comme l’enfance et l’art, elle peut raviver la capacité à imaginer une nouvelle manière de vivre. 

De son côté, Pascale Senk, journaliste et éditrice spécialisée en psychologie, dit être devenue « une ravie de la crèche » par la lecture de haïkus, ces mini poèmes aux grands effets. Elle se consacre à en transmettre l’art et l’esprit poétique, les envisageant comme une voie méditative. « Cela ne signifie pas, écrit-elle, que tout soit merveilleux. Mais que le peu qu’il nous est donné d’apprécier (la beauté des végétaux, le cycle des saisons, les effets de lumière sur l’océan ou la montagne, la tendresse d’un geste…) mérite de l’être à cent pour cent. Sans réserve. L’émerveillement nous sauve. Il provoque alors une communion, une union commune. Il rappelle que les plus beaux émerveillements rapprochent de l’autre. L’émerveillement est l’un des fondements du sens. » Des études ont été menées en Chine pour vérifier l’incidence de l’émerveillement sur le cerveau. Le spectacle de montagnes majestueuses, de couchers de soleil, par exemple, diminue le stress et modèle durablement le cerveau. 

VERS LA TRANSCENDANCE

Auteur notamment d’Essai sur l’émerveillement, d’Expérience de la poésie et de Beauté du divin, Jean Onimus parle, dans son livre posthume Qu’est-ce que le poétique ? d’une attitude qui consisterait à vivre des moments « forêt, feu, montagne, océan », non pas par l’approche intellectuelle, mais par la contemplation poétique et par une démarche de participation. Il affirme que « presque toutes les expériences ardentes de la vie, les perceptions des choses et des êtres, recèlent une dimension poétique. Quand on se donne la peine d’écouter en soi le retentissement exubérant du réel, la vie paraît se transformer parce qu’elle s’approche d’une plénitude, d’une sorte d’accomplissement  ». Il est convaincu que l’émerveillement ouvre sur la transcendance.

Dans l’Évangile, il occupe à plus d’un titre une place éminente. On pense en premier lieu aux récits de miracles parce qu’ils suscitent celui de ceux qui en sont les témoins. Pourtant, un autre lieu de révélation est tout aussi, voire plus important : les histoires du quotidien, souvent racontées dans les paraboles. L’homme de Nazareth est un fin observateur de ce qui l’entoure, à la fois de la nature et du comportement humain. Il possède une capacité d’émerveillement et invite à voir dans les choses, dans les gens, une présence, celle d’un Autre. 

PSAUMES ET CANTIQUES

D’une manière générale, les religions les plus anciennes possèdent et développent une dimension essentielle de cette notion. On le relève notamment dans la Bible, comme en témoigne l’importance du style littéraire des psaumes et des cantiques qui déclinent à l’infini cette reconnaissance. Le psalmiste déborde d’émerveillement et de gratitude. Il reconnaît en son Dieu la source d’où lui vient la vie. Le bibliste Jacques Nieuviarts souligne que le croyant est connecté à l’ensemble du monde. « Ce qui, pour l’homme biblique, est essentiel, détaille l’auteur, c’est sa place dans l’univers et la place qu’y occupe Dieu. La création est au cœur de ses raisons de louer Dieu. » Aussi importante que la création, toujours dans cette logique croyante, il y a l’histoire, en particulier le « geste sauveur de Dieu qui a constitué le peuple hébreu comme peuple de Dieu ». « Cette merveille ou ce miracle du passage de la mer pour la sortie d’Égypte et la sortie de l’esclavage, figurent pour l’homme de la Bible comme cet autre socle venant se fondre au premier, pour lequel il rend grâce à son Dieu. » On observe une dimension de partage de conviction dans la louange : celui qui parle invite celui qui écoute ou celui qui lit à s’émerveiller comme lui.

Chantal BERHIN

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