Simenon en quête de ‘l’homme nu »

Simenon en quête de ‘l’homme nu »

Le Grand Curtius propose une exposition temporaire regroupant une sélection des nombreuses photographies réalisée par Georges Simenon dans les années 1930. Un aspect de son œuvre peu connu qui vaut la peine d’être découvert.

Par

Publié le

1 mai 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Plusieurs photographies accrochées à un mur.
GRAND ÉCRIVAIN. Mais aussi un grand photographe à la recherche de l’humain.

Si le Simenon romancier est mondialement connu, si le journaliste et reporter l’est de certains, le photographe l’est nettement moins. Pourtant, entre 1931 et 1935, lors de ses nombreux voyages, l’écrivain liégeois a rassemblé non seulement de la matière pour de futurs livres, mais il a également pris plusieurs milliers de photographies qu’il lèguera, avec bien d’autres archives, à l’Université de Liège qui les regroupera dans le Fonds Simenon.

UN MONDE SECOUÉ

L’époque pendant laquelle il réalise ces clichés est évidemment particulière : celle de la crise de 1930 et de la Grande Dépression qui débouchera sur le second conflit mondial. Les images que l’on peut voir à Liège reflètent les préoccupations de leur auteur. Né à Liège en 1903, Simenon est encore hanté par les atrocités de la guerre de 14-18 et redoute l’arrivée de la suivante. Il montre les effets dévastateurs de la récession avec des représentations de personnes contraintes à la mendicité pour survivre. Les magnifiques photographies en noir et blanc accentuent évidemment le caractère grave et dramatique des situations évoquées. Mais sa préoccupation sociale se porte au-delà de l’Europe. De ses voyages vers d’autres continents, il ramène des images de la rencontre brutale de la modernité triomphante avec des modes de vie traditionnels.

Ces voyages lui permettent également de récolter des données et des témoins qui formeront les décors de quelques-uns de ses romans célèbres : Le coup de lune (1933, au Gabon), Les gens d’en face (1933, à Batoumi, mer Noire), Les clients d’Avrenos (1935, à Istanbul) ou Quartier nègre (1935, à Panama). Pour rappel, la première enquête du commissaire Maigret parait en 1931 chez Fayard, et rencontre immédiatement un immense succès. Par la suite, Simenon alternera les livres policiers et les “romans durs”, comme il les nomme. Quand il annonce mettre un terme à sa carrière de romancier en 1972, il a écrit cent nonante-trois romans et une centaine de nouvelles, sans compter ses textes sous pseudonymes.

DE L’EUROPE À L’AFRIQUE

La première série de photos raconte la France des canaux, des rivières et des ports. En 1928, l’écrivain en herbe a parcouru la France à bord d’un canot à moteur, accompagné de son épouse et de leur servante. Trois années plus tard, l’hebdomadaire Vu lui propose de réaliser un reportage sur ce périple. Il revisite alors les mêmes endroits, mais par la route. Il photographie non pas des monuments ou lieux célèbres, mais des paysages quotidiens ainsi que les mariniers et autres marins ou petites gens qui constitueront l’essentiel des personnages de ses ouvrages. Cela donne des ambiances poétiques de vies laborieuses au milieu des cordages et des marchandises. 

C’est en 1932 qu’il effectue son premier grand voyage qui le conduit en Afrique. Au départ de Marseille, il embarque pour l’Égypte, puis visite le Soudan, le Congo belge, où son frère est installé, avant de rentrer en France en passant par le Gabon. La période coloniale est alors à son sommet et il offre des clichés d’un genre assez ethnographique, présentant les différentes ethnies rencontrées. Quand il arrive à Stanleyville, son regard devient plus critique vis-à-vis du système colonial dont il observe la misère qu’il provoque.

En 1933, c’est la Belgique qui retient son attention. On peut notamment voir des images de la côte belge et d’un quartier de Bruxelles où il immortalise une affiche de Rex placardée sur une cabane en bois. Les plus émouvantes sont peut-être celles de Charleroi, avec les ouvriers se rendant à l’usine Solvay et une série montrant le Palais du Peuple. Ce bâtiment, détruit en 1980, l’a vraiment fasciné par sa beauté et le confort mis à la disposition des travailleurs. Il commentera ainsi sa découverte : « Un ouvrier m’a invité à diner à la Maison du Peuple. On n’y trouve aucune trace de grisaille pisseuse. Au rez-de-chaussée se trouvent le plus beau et le meilleur restaurant de Charleroi et la plus appétissante des pâtisseries, dont les vendeuses sont jolies comme des bonbons. »

Par la suite, l’Europe en crise retiendra son regard. L’Allemagne, la Lituanie et la Pologne dont il donne à voir la misère d’enfants en haillons, des baraques de bois délabrées et des rues boueuses. Suivent la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie, avec Istanbul et Ankara, puis l’URSS. Rentré en France en 1934, il est marqué par le climat social très lourd. Il décide d’effectuer une croisière en Méditerranée, en passant par l’Italie, Malte et la Tunisie. Il en ramène surtout des clichés de l’équipage et de la vie quotidienne sur le voilier, revenant ainsi à son goût pour la mer, les bateaux et leurs travailleurs.

Fin 1934, Simenon et son épouse Tigy partent pour leur dernier grand voyage, un tour du monde qui se prolongera jusqu’à mai 1935. Embarqués au Havre, ils arrivent à New York, puis se dirigent, via le canal de Panama, vers l’Amérique centrale, la Colombie et l’Équateur. Ensuite, ils atteignent les iles Galapagos et Tahiti. Après y avoir séjourné plusieurs semaines, cap sur la Nouvelle-Zélande et l’Australie, Ceylan et Bombay, la mer Rouge et, enfin, le canal de Suez pour rejoindre la Méditerranée. Toutes les photographies prises lors de ce périple alimentent les reportages qu’il publie dans divers magazines français, tout en constituant une matière de base pour plusieurs de ses romans à venir.

UNE DIGNITÉ ÉQUIVALENTE

À travers ces images captées, dont une toute petite partie seulement est exposée à Liège, se révèle peut-être ce qui constitue le cœur des préoccupations de Simenon : l’humain, qu’il qualifie lui-même d’“homme nu”, c’est-à-dire débarrassé de ses attributs sociaux ou culturels. Un humain dont on ne retient que les peurs et les désirs essentiels, d’une dignité équivalente, quel que soit son vêtement, son origine, son métier, sa fortune. Quelqu’un, aussi, libéré des idéologies nationalistes ou autres que le romancier a rencontrées sous des formes très diverses lors de ses périples. Comme il le dit lui-même : « Quelle était notre destination ? Où allions-nous ? Partout. Nulle part. À la recherche de quoi ? Pas du pittoresque en tout cas, mais à la recherche des hommes. » L’expo devrait ravir autant les lecteurs de Simenon que les amateurs de photographies.

José Gérard

Simenon. Images d’un monde en crise. Photographies 1931-1935. 27/08, Grand Curtius, Féronstrée 136, 4000 Liège grandcurtius.be  

Partager cet article

À lire aussi

  • Deux enfants les bras croisés sur un banc
  • Plusieurs personnes dehors dont une tient des jumelles
  • Manifestants dans la rue portant une pancarte où il est écrit Aide à la jeunesse