Sortir des sans-abris de la rue

Sortir des sans-abris de la rue

L’extrême pauvreté explose en Belgique, comme ailleurs. Trois ASBL – Infirmiers de rue, Diogène et L’Îlot – viennent en aide aux “habitants de la rue” en leur procurant des soins ou un logement, privilégiant les relations durables et la réinsertion. Elles témoignent de leur quotidien rude mais plein d’espérance. 

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19 janvier 2026

· Mis à jour le

19 janvier 2026
Deux jeunes femmes aux côtés d'un homme sans-abri

Ce matin, Cloé a commencé sa tournée d’infirmière de rue en allant voir un petit monsieur en sévère hypothermie. Il était en tee-shirt par le froid glacial de ce début janvier. Accompagnée d’une assistante sociale et d’une travailleuse sociale, elle a pris ses paramètres et a appelé une ambulance. « Ce n’était vraiment pas bon. C’est un monsieur qu’on connait. Il est souvent en refus de soins et de contacts », explique-t-elle, lovée dans son pull de laine verte. Avec son sac à dos rempli de ce qu’il faut pour de les premiers soins, en civil, elle arpente chaque jour les rues, les squats, les gares pour voir ses patients sans-abri. « On travaille sur l’hygiène, le fait d’avoir une carte d’identité. On crée le premier lien et on fait en sorte qu’il soit durable afin que, lorsque la personne est prête à entrer dans un logement, on soit là. C’est un processus de rétablissement pour réapprendre à prendre soin de soi. » En période de grand froid, les infirmières de rue voient en priorité les plus vulnérables. « Certains profils se protègent mieux que d’autres. On voit les moins mobiles, ceux qui consomment alors plus d’alcool, qui ont des problèmes de santé mentale. On donne des gants, des boissons chaudes. »

UN SAC À DOS DE SOINS

L’objectif n’est plus seulement de l’aide d’urgence pour survivre, mais de créer une relation au long court dans l’idée d’un logement durable. En vingt ans, la mission de l’ASBL Infirmiers de rue, présente à Bruxelles et à Liège, s’est ainsi muée avec celle un peu folle de sortir de la rue tous ceux que la vie y a jetés. Deux cent trente SDF n’y sont plus, six par an en moyenne, une réussite notoire et encourageante. « On a gardé notre sac à dos de soins, mais on a élargi à un suivi de reconstruction de la personne et à une mission de mobilisation citoyenne pour sortir les gens de la rue », explique Émilie Meessen, la fondatrice de l’association. 

Trois équipes se relaient dans ce but. Après celle de rue, une deuxième nommée “housing first” trouve un logement pour celui qui y est prêt, tandis que l’équipe “my way” continue à suivre la personne relogée, souvent tout au long de sa vie. Après parfois dix ans de rue, le relogement est un énorme stress, un retour à des responsabilités, des factures et le besoin de renouer avec des réflexes perdus. « Les perspectives ont fort changé entre le début et aujourd’hui, met en avant Émilie Meessen. On combat le cliché qui dit qu’ils ne veulent de toute façon que la rue. Individuellement, nous avons des réussites. Cela veut dire que c’est possible. On les sort de la survie pour les ramener à la vie. Mais les nouvelles réalités sont les difficultés à trouver du logement et des politiques de plus en plus compliquées. »

JUSTE PARTAGER UN CAFÉ

Ce constat de nouvelles difficultés est partagé par toutes les ASBL à pied d’œuvre en rue. « Est-ce le covid ? La crise énergétique ? On voit de plus en plus de femmes – 30% de notre public – et de nationalités différentes. Pour le futur, on craint que le chômage limité dans le temps crée in fine du sans-abrisme. Pas en 2026, mais peut-être en 2027, projette Bram Van De Putte, coordinateur du travail de rue à l’ASBL Diogènes. On a perdu, dans notre société très individualiste, notre capacité à intégrer ceux qui ont plus de mal. Chacun peut faire quelque chose. Pas inviter chez soi pour une douche, mais plutôt prendre un café et discuter avec la personne. L’isolement de ceux qui vivent en rue est la vraie pauvreté. Et puis, le sentiment de sécurité est une action qu’on peut mener ensemble en ayant des contacts les uns avec les autres. » Diogènes travaille dans les stations de métro où elle met en rapport tous ceux qui passent là : agents de la STIB, nettoyeurs, habitants de la rue. S’ils papotent, c’est plus facile. « Si l’habitant fait pipi dans un coin, le nettoyeur peut lui dire que ce n’est pas chouette et, ensemble, ils peuvent trouver une solution, comme pipi dans un sac poubelle. En rue, tu dors très mal, tes nuits sont coupées, tu perds tes moyens intellectuels. » 

« On les sort de la survie pour les ramener à la vie »

Ici, on ne parle jamais de SDF, mais d’habitant de la rue. Et comme chez Infirmiers de rue, on privilégie les relations durables et la réinsertion. « On a une équipe de vingt personnes qui partent en rue toute la semaine à la rencontre de ceux qui y vivent. Au-delà du contact, on veut établir des relations de confiance pour trouver ensemble un chemin de réintégration sociale. » Chacun est différent et il n’y a pas de solution toute faite. Le travailleur de rue devient comme un fil rouge pour construire ce chemin pour l’habitant de la rue. « Nous pensons que la solution, c’est l’abri, avance Bram Van De Putte. Nous sommes spécialisés dans du plus durable : rouvrir des droits, trouver un emploi, un vrai logement et réapprendre à y vivre quand on ne connait plus que les techniques de survie de la rue. Nous travaillons aussi sur la prévention pour ne pas retourner en rue. Car lorsqu’on est domicilié, on se retrouve bien souvent avec tous les anciens problèmes de dettes sur le dos et la tentation est de ne plus vouloir exister aux yeux de l’administration. Or, une adresse permet de recevoir le revenu minimum, des lettres et des droits. Sans adresse, tu ne peux plus signer un contrat de travail. »

DES SOLUTIONS DURABLES

L’Îlot, qui se bat aussi pour un avenir pour les sans-abris depuis plus de soixante ans, dresse les mêmes constats. Cette ASBL s’est historiquement concentrée sur l’aide d’urgence et le soutien à la réinsertion, tout en évoluant vers des solutions plus durables face à l’ampleur croissante du problème. Quatre maisons d’accueil (deux à Charleroi, deux à Bruxelles) offrent un cadre de vie communautaire structuré avec des assistants sociaux et éducateurs. Ces maisons servent de période de transition (de deux à six mois), avant que les personnes retrouvent un logement durable. Le centre de jour mixte de Bruxelles, qui est aussi un restaurant distribuant quotidiennement plus de cent repas de qualité, ne désemplit pas. Il s’est doublé récemment d’un centre de jour exclusivement pour femmes, créé en réponse à une étude sur les spécificités du sans-abrisme féminin, souvent caché et marqué par la violence dans les institutions mixtes. 

« La crise actuelle est la conséquence logique de politiques publiques inadéquates ou absentes »

Constatant également que le logement est la véritable solution, L’Îlot a développé un pôle dédié à l’augmentation du nombre de logements disponibles. « Il s’agit de convaincre les propriétaires de louer leurs biens via des agences immobilières sociales pour les publics précaires. Le consortium pour le logement social, une initiative ouverte à toutes les organisations du secteur, permettant d’attribuer les logements trouvés à tout service membre, indépendamment de son affiliation. Ce dispositif permet de reloger une centaine de personnes chaque année. Nous nouons aussi des accords avec des institutions pour utiliser des locaux inoccupés comme logements de transit avant rénovation », détaille Benjamin Peltier, membre de l’association. 

SERVICES SATURÉS

L’ASBL fait elle aussi face à une situation de plus en plus alarmante, avec des services saturés et une augmentation exponentielle du nombre de personnes sans-abri. Les institutions de santé mentale, par exemple, ne peuvent plus prendre en charge les publics les plus précaires et les plus abîmés, qui se retrouvent ainsi dans les services de l’aide aux sans-abris sans accompagnement adéquat. L’Îlot s’efforce non seulement de gérer l’urgence, mais également de s’attaquer aux causes profondes. « Les personnes sans-abri sont souvent très “abîmées” par les drogues, les violences (y compris sexuelles) et les conditions de vie dans la rue, rapporte Benjamin Peltier. La crise actuelle n’est pas une “catastrophe naturelle”, mais la conséquence logique de politiques publiques inadéquates ou absentes, notamment en l’absence de filets de sécurité sociale robustes. Un discours ambiant axé sur le “mérite” suggère que les personnes sans-abri sont responsables de leur situation, ce qui est une vision dangereuse et contre-productive. » L’organisation appelle à une prise de conscience collective et incite les citoyens à considérer ces enjeux lors de leurs choix électoraux. Comme Infirmiers de rue et Diogène, l’Îlot souligne l’importance du soutien aux associations caritatives car il est crucial d’arrêter le “flux infernal” de personnes tombant dans la rue, au-delà de la seule gestion de l’urgence. 

Catherine ERNENS

Infirmiers de rue  infirmiersderue.be/fr

Diogènes  diogenes.brussels/

L’Îlot  agir.ilot.be/fr-FR/page-d-accueil

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