Une vérité gitane
Une vérité gitane
Dans l’Évangile du gitan, le poète Jean-Marie Kerwich parle d’une parole qui émane, dit-il, « du fin fond de la vérité ». Une parole un peu romanichelle et de plein vent.
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Patience ! Encore quelques semaines et les grandes vacances seront là ! Ne vous faites pas de mouron, il n’est pas nécessaire de réserver. Il y aura une place pour presque tout le monde puisque, dans la grande maison familiale, « beaucoup peuvent trouver leur demeure ». Dans sa nouvelle traduction des Évangiles, Frédéric Boyer précise même que, dans la maison du Père, « il y a beaucoup de pièces ». Mieux encore : le Fils prendra chacun en charge. N’ayez donc aucune crainte, qualité et confort seront au rendez-vous. Et dès que tout est prêt, promis, juré, il vient vous chercher. Il part juste en « avant-coureur » (He 6,20), mais pas à l’aveuglette. C’est qu’il la connaît bien, la maison paternelle, il y a vécu, il y revient joyeusement, et cette joie, puisqu’il y a de la place, il veut la partager. Alors il travaille déjà à l’accueil de celles et ceux qui vont arriver.
EN MARCHANT ET EN BOITANT
Beaucoup de place, chez saint Jean, vise moins la spaciosité du lieu que la manière de l’habiter. Même si la maison du Père n’était qu’un petit chalet à flanc de montagne, il y aurait pourtant beaucoup de demeures dans cette maison-là. C’est que, la même chambre, chacun l’occupe à sa manière et lui donne sa personnalité. Ainsi, « s’il n’y avait qu’une façon d’être chez Dieu, je vous aurais donné la recette », dit Jésus à ses disciples… dans un commentaire de Grosjean. À vrai dire, ils l’auraient bien voulue, la recette, avec l’itinéraire pour le même prix, puisqu’ils ne savent même pas où se trouve la maison et comment on y accède. À preuve, la question de Thomas : « Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Et depuis deux mille ans, Jésus nous fait marcher à travers sa réponse : « C’est moi le Chemin, la Vérité et la Vie. »
Ne surtout pas séparer les trois mots ! Cheminer, c’est déjà vivre dans la vérité. Car elle n’est pas un acquis, la vérité, mais une conquête. Elle n’est pas un savoir, mais une relation. Pour le sémite, la vérité emèt (de âman : être solide) exprime ce en quoi et celui en qui on peut se fier.
Comme le chemin – le vrai ! – se dessine peu à peu à travers les pas de ceux qui l’utilisent, la vérité aussi se forme en marchant et en boîtant. Elle transpire, la vérité, elle sue parfois à grosses gouttes, elle s’arrête un moment pour se désaltérer, elle rit, elle pleure, elle chante, elle se perd, elle s’inquiète, mais elle joue aussi à des jeux d’enfants et s’étonne parfois d’être habillée comme une bohémienne.
AU PIED DE LA MISÈRE
« Quand j’ai lu l’Évangile, confie Jean-Marie Kerwich dans L’Évangile du gitan, je me suis senti appartenir à la grande vérité que peu connaissent. » Et le poète va-nu-pieds d’ajouter, un peu plus loin, au moment où il écrit les dernières pages de son évangile nomade : « Il va pleuvoir. La pluie s’infiltrera dans sa caravane insalubre, et la vérité s’agenouillera au pied de la misère aux cheveux noirs. » Que de fois Jésus s’est agenouillé au pied de la misère aux cheveux noirs. Et maintenant encore, au moment de quitter ses disciples, « la chemise blanche froissée et le pantalon couvert de poussière », note encore Kerwich dans L’ange qui boîte, il les invite à accueillir cette vérité romanichelle qui les conduira, de campement en campement, jusqu’à la roulotte de son Père.
Gabriel RINGLET
Jean GROSJEAN, L’ironie christique, Paris, Gallimard, 1991. Prix : 26€. Via L’appel : – 5% = 24,70€.
Jean-Marie KERWICH, L’Évangile du gitan, Paris, Mercure de France, 2008. Prix : 15,50€. Via L’appel : – 5% = 14,73€.
Jean-Marie KERWICH, L’ange qui boîte, Paris, Le temps qu’il fait, 2005. Prix : 12€. Via L’appel : – 5% = 11,40€.
