Les « Instants Donnés » de Doisneau

Les « Instants Donnés » de Doisneau

Photographe humaniste s’inscrivant dans le courant du réalisme poétique, Robert Doisneau (1912-1994) a marqué son art au XXe siècle. La Boverie, à Liège, accueille à nouveau ce témoin génial de son époque dans une rétrospective abondante. 

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Publié le

30 novembre 2025

· Mis à jour le

30 novembre 2025
Un homme sous la pluie dehors tenant un parapluie avec un instrument de musique à côté de lui
UN UNIVERS PARISIEN ROMANTISÉ. Le violoncelle sous la pluie, Paris (1957).

Robert Doisneau est avant tout associé aux scènes immortalisées dans Paris et qui feront sa renommée. Il est moins connu pour plusieurs reportages en Belgique effectués entre 1956 et 1970. Au cours de ses pérégrinations, il est venu à Liège en 1962 pour l’un d’eux consacré à la Tour cybernétique (1961), une œuvre de Nicolas Schöffer installée dans le parc de La Boverie et toujours visible aujourd’hui. Il rencontre aussi un autre Liégeois : Georges Simenon. La rétrospective Instants donnés au musée de La Boverie est donc un petit clin d’œil à ces touches liégeoises laissées par le photographe. 

Quel héritage ! Au fil de l’abondant parcours offert par cette exposition, le visiteur appréhende son talent de capteur. « Observer la vie avec une patience de pêcheur à la ligne. Laisser en permanence la porte ouverte à l’inattendu. S’arrêter impérativement lorsqu’on vous demande de circuler là où il n’y a rien à voir. Regarder avec un intérêt égal les puissants et les misérables. Ne pas détourner l’objectif face au malheur, au dénuement, au pire, mais garder un regard solidaire, complice. Savoir lire chez chacun le courage, la dignité, la grâce parfois. Accumuler les moments de rencontres, de partage, provoquer le sourire, le rire parfois qui console de tout », explique Francine, l’une de ses filles.

LE PETIT DOISNEAU VA SORTIR

Robert Doisneau a eu un parcours varié avant de se révéler au grand public. à 18 ans, il travaille dans un atelier de dessin de lettres et se forme de manière empirique à la photographie pharmaceutique à l’atelier Ullmann. Un an plus tard, en 1931, on le retrouve dans un atelier de gravure et lithographie, de photo et de cinéma avec André Vigneau. Le voilà ensuite photographe industriel aux usines Renault à Boulogne-Billancourt, dont il est licencié en 1939 « pour retards répétés ». À ce moment, il entre comme photographe indépendant à l’agence Rapho, créée par Charles Rado et qu’il ne quittera plus, tout en contribuant à divers projets éditoriaux avec l’éditeur Maximilien Vox ou avec la revue artistique et littéraire Le Point. Les commandes s’enchainent : couvertures de diverses revues et publications (dont le magazine Vogue), photos de composition pour des livres policiers, créations publicitaires…  Son œuvre est gigantesque. Ses filles, qui animent l’Atelier Robert Doisneau à Paris, gèrent une collection de plus de 450 000 clichés. L’expo en présente 400.

L’intérêt de cette rétrospective est d’élargir son regard sur l’œuvre de cet artiste et d’inviter à sortir de la vision du photographe romantique trop souvent véhiculée. Et à laquelle participe le légendaire Baiser de l’Hôtel de Ville (1950), qui n’est pas un instantané volé, une photo prise par hasard dans la foule, mais une commande mettant en scène deux acteurs, étudiants en théâtre. À l’époque, elle est parue en petit format dans le magazine américain Life. Ce n’est que bien plus tard, dans les années 1980, qu’elle sera “retrouvée” et publiée à nouveau, notamment en affiche.

PARCOURS CHAPITRÉ

Si Doisneau n’est donc pas que le photographe du bonheur, l’atout de cette exposition est de faire le pari de l’équilibre entre ce côté clair et un autre, plus sombre, de son travail. Structuré selon un scénario et une scénographie soigneusement élaborés, le parcours est organisé en chapitres limpides, différenciés par la couleur et des agrandissements, offrant un début, un développement – souvent surprenant – et une fin. Une dizaine de thématiques transversales dévoilent l’œuvre du photographe. L’Enfance est naturellement l’un de ses thèmes de prédilection : à l’école, dans les rues de la ville ou les banlieues, dans les terrains vagues. Il y célèbre la spontanéité et le besoin de liberté. Les Ateliers d’artistes fait pénétrer le visiteur au plus près de l’outil de travail de personnalités diverses (Picasso, Braque…), des commandes pour Vogue, Le Point (revue artistique et littéraire), L’œil, etc.

Dans Face à l’œuvre, le regard se fait décalé : Doisneau observe – dans des lieux d’exposition, galeries, musées ou parcs – des individus penchés, les yeux ébahis, sur un tableau, les attroupements devant une vitrine de nus… L’œuvre est prétexte : ce qui se passe est ailleurs, ce sont les visiteurs qui se trouvent au centre de la scène. Plus loin, Écrivains invite à découvrirBlaise Cendrars, Jacques Prévert, Cavanna, Daniel Pennac… Aux Bistrots, souvent àSaint-Germain-des-Prés, des écrivains, peintres, artistes se retrouvent en fin de journée pour un temps de pause. Le réalisme poétique se décline en diverses palettes : ambiances de groupes, portraits en intérieur et en extérieur, passant du comptoir à la terrasse. 

Enfin, à côté des Années Vogue, des publicités luxueuses et d’élégantes couvertures de magazine, Doisneau sait aussi aborder la noirceur, le sombre. Gravités et Banlieues rassemblent desportraits de mineurs, de prostituées, l’univers des HLM, les bidonvilles de Paris. Il met en valeur les laissés-pour-compte de la croissance qui s’amorce dans les années 60. Son regard souligne le côté déshumanisé de ces habitats froids et empilés. Comble du paradoxe : l’humain – tant recherché par l’artiste – est absent de ces no man’s land urbains.

LA BELGIQUE SUR COMMANDE

Pour revenir à la parenthèse belge, Tempora, promoteur de l’événement, a choisi quarante-cinq photos témoignant de ses six séjours. Outre l’épisode liégeois, il réalise des reportages épars, mais inédits : les canaux de Bruges, l’expo de 1958 à Bruxelles, l’usine textile Van Damme à Eeklo, des sites industriels à Anvers, Gand et Liège, l’habillage de Gilles ou l’activité du Crédit lyonnais Belgique. Plusieurs de ces reportages sont des commandes, notamment pour des illustrations de brochures d’entreprises.

Pour cette sélection belge, l’organisateur s’est adjoint un ambassadeur : le musicien et peintre flamand Bent Van Looy. De Doisneau, il conclut : « Je crois qu’il avait deux passions. La photographie, bien sûr, sous toutes ses formes : spontanée, sur commande, expérimentale, publicitaire, portraits d’artistes… toutes très différentes. Et pourtant, on remarque qu’il avait un don pour une chose : l’être humain. Que ce soit dans des photos de mode glacées pour Vogue ou dans les mines de charbon avec des hommes au visage sale. Sa plus grande passion n’était peut-être pas la photographie, mais les gens. »

Stephan GRAWEZ

Instants donnés, à La Boverie 19/04/2026.  expo-doisneau.com/

En complément du catalogue (près de 300 photos et illustrations), Tempora publie une revue exclusive de 48 pages sur les reportages de Robert Doisneau en Belgique.

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