« Cuisines de quartier » : aux fourneaux pour se rencontrer
« Cuisines de quartier » : aux fourneaux pour se rencontrer
À Bruxelles, des habitants se retrouvent régulièrement autour des marmites pour préparer ensemble des repas en grande quantité. Derrière ces ateliers culinaires se cache un mouvement en pleine expansion qui mêle solidarité, accès à une alimentation de qualité et lutte contre l’isolement. Gros plan sur ces cuisines où l’on partage bien plus que des recettes.
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Autour d’un plan de travail, quelques personnes découpent des légumes tandis que d’autres surveillent une casserole qui mijote. Les discussions s’enchaînent, les recettes circulent, les conseils aussi. Dans ces cuisines collectives disséminées à Bruxelles, le principe est simple : on se retrouve, on prépare plusieurs plats ensemble, et chacun repart avec des portions pour les jours suivants. Ces rencontres culinaires sont au cœur du mouvement Cuisines de quartier, une initiative qui encourage les habitants à mutualiser leur temps, leurs ressources et leurs savoir-faire pour concocter des mets en groupe. L’objectif est double : faciliter l’accès à une alimentation de qualité et recréer du lien social.
« Cuisiner ensemble permet de se remettre à cette pratique et d’accéder à une alimentation mutualisée, explique Charlotte Diament, chargée de la communication et des partenariats de l’ASBL Cuisines de quartier. Le projet est né à la suite d’une recherche-action menée par l’ULB entre 2018 et 2019 sur une question simple : comment rendre une alimentation de qualité accessible à tous ? » Les conclusions de cette recherche, baptisée FalCoop, ont mis en évidence le potentiel des cuisines collectives pour répondre à plusieurs obstacles : manque de moyens, manque de temps, mais aussi isolement social ou absence d’équipements adaptés.
VENUE DU QUÉBEC
Le concept ne sort pas de nulle part. Il s’inspire directement d’un modèle bien implanté au Québec. Là-bas, les cuisines collectives existent depuis plus de quarante ans. À l’origine, deux mères célibataires avaient décidé de cuisiner ensemble en grande quantité pour simplifier leur quotidien et réduire les coûts. « Le principe était de mutualiser les forces et les ressources quand on a peu de temps et peu d’argent, raconte Charlotte Diament. Aujourd’hui, il existe plus d’un millier de cuisines collectives au Québec. Avant de lancer le projet à Bruxelles, l’équipe est allée sur place pour comprendre comment ce modèle fonctionnait. »
Le système a toutefois dû être adapté à la réalité bruxelloise. « En Amérique du Nord, les gens disposent souvent de grands congélateurs et d’infrastructures adaptées. Ici, les habitudes sont différentes et les cuisines ne sont pas toujours équipées pour produire en grande quantité. On fonctionne aussi beaucoup plus au jour le jour. » C’est finalement après la période du covid que l’ASBL a véritablement lancé le mouvement dans la capitale belge. Aujourd’hui, une trentaine de cuisines de quartier y sont actives, rassemblant une centaine de participants. L’idée pourrait à l’avenir s’étendre à la Wallonie, ou une demande existe.
SOUTENIR LES GROUPES
Le rôle de l’association est avant tout d’accompagner les groupes qui souhaitent se lancer. « Nous sommes une petite équipe : une coordinatrice, une facilitatrice et moi à la communication et aux partenariats. Notre mission consiste à soutenir les groupes, trouver des lieux où cuisiner, créer des liens entre les différentes initiatives et relayer le tout auprès des instances politiques. » Les cuisines collectives se réunissent dans des lieux partenaires : maisons de quartier, centres communautaires, associations… parfois même dans des endroits inattendus. « Le théâtre 140, par exemple, met sa cuisine à disposition un créneau par mois. Les participants ne cuisinent jamais chez eux. Cela permet aussi d’éviter les coûts liés au gaz ou à l’électricité. »
Dans la pratique, chaque groupe fonctionne de manière autonome. Les participants choisissent leurs recettes, s’organisent pour l’achat des ingrédients et se partagent ensuite les portions préparées. L’association propose néanmoins des outils pour faciliter l’organisation : gestion des quantités, hygiène, planification… « Cuisiner ensemble peut aussi créer des tensions, donc nous avons développé des mécanismes pour aider les groupes à s’organiser, précise Charlotte Diament. Et notre facilitatrice se rend régulièrement sur place pour accompagner les nouvelles cuisines. »
ENJEU HUMAIN
Mais derrière les aspects logistiques, l’enjeu principal reste l’humain. « Quand les conditions de vie ne sont pas évidentes, cuisiner ensemble devient souvent un refuge. Beaucoup de personnes vivent dans la solitude ou avec très peu de moyens. Se retrouver autour de la cuisine crée immédiatement du lien. Un membre m’a dit un jour que cette activité lui permettait d’oublier sa tristesse. » Et ça, ça n’a pas de prix.
Le profil des participants est varié, même si l’on retrouve majoritairement des femmes d’un certain âge, parfois en situation de précarité ou d’isolement. L’association souhaite toutefois élargir le public, notamment vers les étudiants où un potentiel existe. Les groupes restent de taille modeste : entre trois et dix personnes, souvent autour de quatre ou cinq. Mais l’ambiance qui s’y crée dépasse largement la préparation des repas.
Melvin, membre du groupe CASA composé principalement de participantes sud-américaines, en témoigne. « Notre atelier nous apporte beaucoup de convivialité, raconte-t-il. On apprend des recettes, on partage des idées et on se fait des amis. On se réunit deux fois par mois et on prépare des réserves pour la suite. Chaque rencontre devient un bon souvenir. On est six dans le groupe et avec le temps on est vraiment devenues proches. » Ce groupe travaille notamment avec les invendus de l’association Invendus pas perdus, qui redistribue des aliments récupérés. Les participantes découvrent parfois les ingrédients au dernier moment, ce qui stimule leur créativité culinaire. « Le groupe CASA trouve toujours des solutions et invente des recettes innovantes selon les arrivages des colis. C’est impressionnant », constate Charlotte Diament.
UNE SOLIDARITÉ S’ORGANISE
Au-delà de l’entraide entre participants, l’ASBL développe aussi des partenariats pour améliorer l’accès aux ingrédients. Certains groupes se fournissent dans des supermarchés, d’autres privilégient des circuits alternatifs comme VRAC (Vente en Réseau d’Achat en Commun ou vente de produits sans emballage) ou les paniers bio de GASAP, souvent soutenus par des subsides. Un projet agricole est également en préparation : un producteur cultivera cet été des fruits et légumes spécialement destinés aux Cuisines de quartier, à un prix accessible. Les groupes travaillent aussi avec des bocaux, afin de conserver les aliments et prolonger la durée de vie des préparations. « Préparer ensemble, mettre en commun et conserver ce qui a été cuisiné permet de mieux gérer les quantités et d’éviter le gaspillage », précise Charlotte Diament.
Pour soutenir les groupes, l’association met également à disposition toute une série d’outils pratiques. « Nous avons développé des supports pour aider les groupes à planifier les recettes, répartir les portions, respecter les règles d’hygiène ou encore gérer les achats », explique la chargée de communication. Cuisiner ensemble peut aussi parfois générer des tensions, simplement parce que chacun a ses habitudes. L’idée est donc de donner aux groupes les outils pour que tout se passe au mieux et que l’expérience s’avère positive pour tout le monde. Mais derrière les aspects logistiques, l’enjeu principal reste – envers et contre tout – l’humain.
FÉDÉRER AUTOUR DE L’ALIMENTATION
Pour ceux qui y participent, l’expérience est souvent simple et évidente. Sophie, initiatrice du groupe Jeanine lâche du lest, y voit surtout un moment de convivialité. « J’adore fédérer les gens autour de l’alimentation. On rencontre parfois des personnes qu’on n’aurait jamais imaginé croiser autrement. Dans notre groupe, on se retrouve une soirée par mois. On est toutes très différentes mais on partage ce moment ensemble. » L’ambiance est volontairement informelle. « On commence souvent par cuisiner en discutant, on boit l’apéro en préparant les plats et ensuite on s’assied pour manger. Certaines arrivent déjà fatiguées après leur semaine de travail, mais cette parenthèse fait du bien. Le meilleur moment, c’est quand tout est prêt et qu’on partage le repas. »
Si, dans son groupe, les membres se connaissaient déjà avant de créer la cuisine collective, Sophie est convaincue que l’idée pourrait fonctionner partout. « J’invite vraiment les gens à lancer ce genre d’initiative. C’est réellement positif. On partage un bon moment et on repart avec des plats et des souvenirs. »
À travers Bruxelles, ces Cuisines de quartier tracent ainsi une autre manière de penser l’alimentation : plus collective, plus solidaire et parfois simplement plus joyeuse. Autour d’un plat préparé ensemble, les frontières sociales s’estompent et les conversations prennent naturellement le relais. Car dans ces cuisines, ce n’est pas seulement la nourriture qui circule, ce sont aussi les histoires, les cultures et les liens qui se tissent au fil des recettes.
Virginie STASSEN
Infos : cuisinesdequartier.be/fr
