La passion de Crans-Montana
La passion de Crans-Montana
Il y a quelques semaines, je me trouvais en Suisse à l’invitation des pasteur(e)s qui souhaitaient travailler sur le rite dans la foulée du drame de Crans-Montana.
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La plupart y avaient été directement confrontés. Pour les uns, en paroisse, pour d’autres à l’hôpital, pour d’autres encore, au collège, au lycée ou au domicile d’une famille. À certains moments, ils devaient célébrer devant une foule immense, en présence des proches de ces jeunes blessés ou décédés. À d’autres rendez-vous, ils se trouvaient devant un tout petit groupe de copines et copains “survivants”, dans les larmes et le silence d’une extrême sobriété. Mais ils étaient aussi appelés à chercher des chemins de célébration pour les soignants eux-mêmes, en grand besoin de déposer un fardeau tellement lourd et soucieux de remobiliser leurs forces intérieures.
En entendant tous ces récits et le souhait, chez ces pasteurs(e)s, de trouver encore des mots et des gestes à poser sur cet “impossible” – car, même aujourd’hui, ces célébrations sont loin d’être finies – j’ai relu les textes des Rameaux et de la Passion à travers le silence qui habite ces versets de l’Évangile, en regardant cette fête qui finit si mal.
UN SILENCE TÊTU
Je me suis surtout tourné vers St Marc qui s’y entend comme pas un pour donner un rythme, saisir un geste, observer le regard qui cherche un autre regard. De la Passion dont il rend bien le caractère tendu, dramatique, il a retenu le silence, l’obstination de Jésus, « une obstination qui se fait si proche que ce silence têtu en devient énorme ». (J. Debruynne) À quoi pense Jésus sur la route qui monte à Jérusalem ? Quelle émotion l’habite, lorsqu’il entre dans sa ville ? Voit-il les manteaux sur le sol, les feuillages coupés dans la campagne ? Et les enfants qui vont et viennent autour de l’ânon ? Entend-il les cris et les rires, les bravos ?
« Hosanna ! Tu es le Fils de David ! »
Il se tait. Ils vont franchir la porte. Voudront-ils passer avec lui ? Il les aime, ceux-là qui l’acclament, mais « il craint par-dessus tout les adhésions superficielles produites par de fausses fraternités ». (Sulivan) Il se tait. Pourquoi parler encore ? Il a tout dit : « Remplissez d’eau ces jarres. » « Donne-moi à boire. » « Va. Ne pèche plus. » « N’ayez pas peur. » « Levez-vous. » « Regardez les lys des champs. » « Vivez ! » « Vous valez plus que votre argent. » « Heureux êtes-vous, si… »
Il se tait. Mais son silence est lourd de tant de paroles étouffées, de tant de rires écrasés, de promesses bafouées, de coups et de crachats, de cortèges dérisoires et de fêtes sans lendemain… Iront-ils avec lui jusqu’au prétoire ?
UN SILENCE MULTIPLE
Le cortège vient de quitter la ville. Au même pas lent, dans le même brouhaha, les mêmes odeurs, sur la même route jonchée de rameaux morts. Presque les mêmes cris, les mêmes slogans, inversés. Presque les mêmes gens peut-être, quelques soldats exceptés, quelques femmes en plus, et l’ânon derrière.
« Ô mon peuple, que t’ai-je fait ? »
Il se tait. Sur le chemin du grand passage, son silence porte maintenant le silence de millions d’affamés de pain ou de travail ; silence des peuples bâillonnés, déportés ; silence des Noirs dans leurs ghettos, des dissidents dans leurs goulags, des épuisés dans leur désert ; silence des écorchés en Birmanie ; silence des bombardés en Ukraine, des assassinés à Gaza. Silence des familles en Suisse, laminées par un décès ou folles d’inquiétude pour un enfant gravement brûlé.
Il se tait, le Passeur de silence, des silences du monde. Tant de choses doivent encore passer par la mort, passer par lui, avec lui, en lui, Dieu-passant, entre deux collines, entre deux rives, dans ce va-et-vient de l’Évangile.
Il se tait. A-t-il vu qu’un rameau commence à fleurir sur le bois de la croix ?
Gabriel RINGLET
