Fabien Lejeusne : de l’orphelinat à l’épiscopat
Fabien Lejeusne : de l’orphelinat à l’épiscopat
Après une enfance en orphelinat et un baptême à 18 ans, Fabien Lejeusne est nommé nouvel évêque du diocèse de Namur et Luxembourg en octobre 2025, à la veille de ses 52 ans. Depuis son ordination, il prend ses marques. Religieux assomptionniste, il quitte la vie communautaire pour une charge diocésaine, plus “solitaire”. Sa devise : « Que vienne Ton règne. »
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—Le 7 décembre 2025, vous avez été ordonné évêque de Namur. Si un ami vous l’avait prédit il y a deux ans, vous ne l’auriez pas cru…
—Non. D’abord parce que cette fonction ne correspond absolument pas à ma vocation, à mon choix de vie. Je suis religieux de la congrégation des assomptionnistes avec une vie communautaire, un charisme et une spiritualité liés à celle-ci. Lorsque jeune, je me suis demandé ce que j’allais faire de ma vie et que, dans mon discernement, j’avais fait très clairement le choix de la vie religieuse, jamais je ne me serais projeté dans un ministère d’évêque. Avec mon parcours un peu atypique puisque j’ai été baptisé à 18 ans, ce qui n’est pas classique pour un évêque.
— Vous avez tout de suite accepté ou hésité ? Quel a été votre cheminement ?
— Je savais qu’il y avait une consultation sur mon nom, mais je prenais ça à la rigolade en disant : « Moi, évêque, c’est juste pas possible. » Et je m’étais mis de toute façon dans la disposition d’esprit de dire non. Mais peu de temps avant, le Père général de notre congrégation m’a dit que le bien de l’Église passe avant le bien de la congrégation, et le nôtre passe en tout dernier. Quand le nonce me l’a proposé, j’ai essayé d’argumenter pour lui dire que ce n’était pas possible, que ce n’était pas ma vocation, que vu mon parcours, j’avais depuis trop longtemps quitté la Belgique et d’autres arguments, mais sans le convaincre.
—Et finalement, vous avez dit oui essentiellement pour ce motif de service à l’Église ?
— Oui, c’est vraiment cela. Je sais que ce n’est pas là où je veux aller, mais j’ai accepté pour cette raison. À un moment donné, dans la vie religieuse, on fait aussi vœu d’obéissance.
—Vous avez exercé des responsabilités importantes au sein de votre congrégation, notamment supérieur provincial de l’Europe, et, auparavant, un temps aumônier des scouts de France. Jeune, vous avez été scout vous-même ?
— Non, J’ai fait du patronage quand j’étais en Belgique et après je suis parti en France où je suis devenu chef scout.
—L’expérience du scoutisme, pour vous et pour les jeunes, c’est intéressant ?
— Cela permet aux jeunes de grandir avec une pédagogie particulière par la nature, le jeu. Il s’agit surtout de leur faire confiance et leur permettre de prendre des responsabilités. C’est encore aujourd’hui pour moi un leitmotiv : faire confiance aux jeunes. On est dans une société qui, de prime abord, ne va pas dans ce sens. On leur demande souvent de prouver tout, avant de leur confier des responsabilités.
—Votre parcours de vie n’a pas été un long fleuve tranquille. Vous avez vécu très longtemps dans un orphelinat tenu par des religieuses à Tournai…
— Il y a une double expérience dans mon enfance, une heureuse et une douloureuse. La première est d’avoir vécu à l’orphelinat comme au paradis, et cela peut paraître surprenant, paradoxal, alors que j’y ai été placé à l’âge de 1 an. On était une petite centaine de gamins avec des sœurs qui donnaient tout pour nous. On n’avait pas grand-chose, mais je n’ai jamais manqué de rien, et encore moins d’amour. Mais, entre 11 et 14 ans, je suis retourné en famille. Ma mère a pu nous récupérer moi et mon jeune frère, et là j’ai vécu en enfer. C’était la violence extrême, sous les coups, et donc cela m’a permis de mieux comprendre la beauté de ce que je vivais avant chez les sœurs de l’orphelinat. Mais à 14 ans, en grandissant, on supporte moins les coups, et je suis allé voir le juge pour enfants pour lui dire ce qui se passait : « Il va finir par avoir la mort, soit moi sous les coups, soit ma mère, parce que je vais me rebeller. » J’ai exprimé le souhait de retourner d’où je venais, parce que, pour moi, l’orphelinat dirigé par ces sœurs était le symbole de l’amour. Je ne dis pas que cela a été simple tout le temps, mais l’image que j’en garde, prioritaire, fondamentale, c’est celle-là.
« J’ai demandé le baptême par l’expérience d’avoir été aimé par des personnes qui vivaient de leur foi »
—Des souvenirs particuliers ?
— On fêtait nos anniversaires une fois par mois, vu le nombre d’enfants, et on était heureux avec trois fois rien. C’étaient des dons de troisième main qu’on nous offrait en cadeau. Ces religieuses en ont vu des gamins arriver, abîmés par la vie. Ce sont ces sœurs, éducateurs et éducatrices, et indirectement l’Église qui m’ont permis de vivre et de devenir l’homme que je suis. Lors de ce deuxième séjour à l’orphelinat, je dois dire qu’elles ne m’ont jamais poussé en quoi que ce soit à être baptisé. Il y avait chez elles ce souci de l’autre, de la bienveillance, certainement pas des bondieuseries. Dans l’Église, il y a des faits réels de maltraitance ici et là. Au cours de l’Histoire, elle a fait de très belles choses, de très mauvaises aussi, mais, aujourd’hui, elle en fait encore de très belles. J’en ai fait l’expérience et il faut le dire aussi.
— À 18 ans, vous demandez le baptême, c’est une étape supplémentaire. Vous disiez alors oui à qui ou à quoi ? À l’Église, à ces dogmes ?
— Rien de tout cela. En fait, j’y suis arrivé de manière inverse. J’ai demandé le baptême pas, d’abord, pour des histoires de dogme, de foi, auxquelles, jeune, je comprenais peu, mais par une expérience de vie, celle d’avoir été aimé par des personnes qui vivaient de leur foi chrétienne. Quand on voit des personnes, religieux ou laïques, capables de donner autant d’amour pour des enfants qui ne sont pas les leurs, ce n’est pas anodin, c’est interpellant. Et en demandant le baptême, c’est cela que j’ai d’abord demandé : être capable d’aimer comme ça.
—Après ce baptême, vous avez été à Lourdes…
— Le cadeau que j’ai reçu était effectivement un pèlerinage à Lourdes qui m’a bouleversé et confirmé dans mon parcours. C’est seulement ensuite que j’ai fait l’expérience d’apprendre à prier, de faire cette expérience de rencontre du Christ, de connaître l’Église. Mon cheminement spirituel a été empirique finalement, il s’agit d’abord d’une expérience très humaine. Et, partant de là, tirer la pelote et comprendre ce qui motivait les engagements de ces religieuses et religieux.
— Vous n’êtes pas entré de suite chez les assomptionnistes…
— Je n’étais pas prédestiné à cela. Mon projet était de fonder une famille nombreuse puisque, là où j’avais vécu, on était à cent en permanence et, à Lourdes, j’avais d’ailleurs rencontré la demoiselle avec qui nous aurions pu aller dans cette voie. J’ai terminé mes études de menuiserie tout en travaillant le soir pour payer l’appartement. Et je me suis posé cette question : que veux-tu faire de ta vie ? J’en ai parlé au prêtre assomptionniste qui m’a baptisé et il m’a dit de prendre le temps de réfléchir.
« Le ressourcement passe par l’amitié, super importante pour moi »
— On passe quelques étapes et vous entrez finalement chez les assomptionnistes…
— J’ai découvert leur charisme missionnaire avec un fort accent de pastorale des jeunes, avec des collèges, des universités aux USA, un groupe de presse, les Éditions Bayard. Je suis plutôt à l’aise dans l’accompagnement des jeunes et dans l’activité sociale. Ce n’est pas seulement s’occuper des pauvres, mais être au cœur de la société, pouvoir répondre aux défis qu’elle pose.
— Quand on dit missionnaire, pour certains, c’est vouloir convertir les gens….
— Non. Pour moi, c’est surtout annoncer la bonne nouvelle. Après, chacun est libre de recevoir l’annonce ou pas. Mais oui, missionnaire au sens de sortir de chez soi, d’aller à la rencontre des autres, que ce soit dans notre propre pays ou à l’étranger est ce style de vie communautaire que j’aimais.
— Après une centaine de jours comme évêque, vous sentez-vous submergé par un agenda trop chargé et des tâches multiples ?
— Je fais de la brasse coulée depuis quatre mois… Je mesure chaque jour l’ampleur de la tâche. « C’est le plus beau diocèse de Belgique », m’avait dit le Nonce. C’est aussi le plus grand et le moins peuplé. Je mesure aussi son histoire compliquée et avec de belles réalisations, mais aussi des divisions. Encore aujourd’hui. Ce qui est encourageant, c’est qu’il y a beaucoup de bonnes volontés, mais qui attendaient d’avoir quelqu’un prenant les décisions. Mon prédécesseur, Mgr Warin, avait accepté d’être évêque à 71 ans, en 2019. Il a attendu son remplacement avec patience, et tout à fait logiquement, il a dit : « Je ne prends pas de grandes décisions le temps d’avoir un successeur. » Les gens sont un peu dans les starting-blocks, se demandant vers où on va et ce que j’attends d’eux. Après quatre mois, je ne peux pas encore dire quelles sont les priorités. Il y a des intuitions : la pastorale des jeunes, évidemment ; la question du catéchuménat et comment accompagner une forme de renouveau spirituel. Comme le diocèse est très étendu, très rural, il y aura la poursuite de la réorganisation des paroisses. Ce sont des décisions plus compliquées à prendre entre le service aux paroissiens et l’équilibre de vie des prêtres. Vu que je suis là pour 25 ans, je n’ai pas l’intention de tout régler en deux ans.
—Comment envisagez-vous votre mission d’évêque référendaire pour les jeunes ?
— Eu égard à mon parcours apostolique, je suis très à l’aise avec eux et les jeunes étudiants. Je souhaite accompagner et soutenir ce qui se fait avec les universités notamment. Dans le diocèse, des initiatives se prennent à gauche, à droite. Je suis étonné que, sur la ville de Namur, ce soit si faible. Donc, c’est essayer d’encourager ce qui se fait, de susciter de nouvelles propositions et aussi d’organiser le diocèse. Il faudrait pouvoir dégager une personne par doyenné, vraiment consacrée à la pastorale des jeunes. Répondre aux demandes des jeunes de la paroisse, des écoles, des mouvements de jeunesse, même s’ils ont un peu pris de distance avec l’Église. Arrêtons de nous lamenter sur le fait qu’ils se soient éloignés. Faisons nos propositions. Ils n’en veulent pas, créons-en de nouvelles. Et continuons, parce que, dans les mouvements, beaucoup de jeunes et de familles regrettent cet éloignement.
— Pourquoi avez-vous choisi cette devise : « Que vienne Ton règne » ?
— Elle est reprise de la prière du Notre Père. Elle s’est imposée spontanément, parce que c’est celle de ma congrégation. Cela m’a fait vivre pendant les 35 années où j’ai été religieux. C’est travailler à l’avènement du règne de Dieu. Pas de travailler à mon projet, mais au projet de Dieu. Et le règne de Dieu, c’est quoi ? C’est de le faire connaître et habiter dans le cœur de chacun. Le règne de Dieu est là. Ce n’est pas le monde parfait des bisounours, où tout le monde s’aime, où tout le monde il est gentil. Mais vraiment permettre à chacun de faire cette rencontre qui, elle, va transformer la société. Et donc si cette devise m’a fait vivre pendant 35 ans, il n’y avait pas de raison que j’en change. C’est un peu la solution de facilité. Et puis cela traduit ma continuité, je reste assomptionniste.
— Comment aimez-vous vous ressourcer, vous évader ? Vous pratiquez le kayak…
— Il y a le sport, de manière un peu générale : le kayak, le ski et le surf l’été. Mais, au-delà, c’est l’amitié, ce sont les amis. J’ai un frère avec qui je suis encore à peu près en lien, mais je n’ai pas de famille. L’amitié pour moi, c’est super important. Le ressourcement est d’être avec eux, de parler, de rigoler, de prendre l’apéro dehors jusqu’à pas d’heure. De vivre la vie de mes contemporains quoi ! La prière quotidienne me ressource, même si elle ne se vit plus en communauté. Et cette prière, aujourd’hui, est nourrie par mes rencontres. Quand je suis arrivé, j’ai lancé un appel : « Invitez-moi chez vous ! » Et je reçois plein d’invitations, c’est absolument génial. Donc, j’y vais, sans savoir chez qui je vais. Spirituellement, cela me fait du bien aussi de découvrir la vie de gens qui sont mes contemporains.
Propos recueillis par Stéphan GRAWEZ et Gérald HAYOIS
