House of Compassion : une église solidaire à Bruxelles
House of Compassion : une église solidaire à Bruxelles
House of Compassion, le nouveau nom de l’église bruxelloise du Béguinage, est un lieu dédié à l’accueil des plus vulnérables, notamment les enfants à la rue et les migrants. Elle privilégie la compassion en veillant à s’attaquer aux causes structurelles qui génèrent injustices et inégalités.
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Elle est Noire, géante et vêtue d’une ample robe bleue dissimulant sa structure métallique. Sabine, c’est son nom, a fait son apparition publique le 3 mai 2025 lors de la première “fête de la dignité” organisée par House of Compassion. « Lorsqu’on a décidé de créer cette nouvelle fête, il nous a semblé important de personnifier la dignité, raconte sa coordinatrice, Geneviève Frère, aumônière de prison pendant treize ans. On a choisi une femme sans papiers, Sabine Amiyeme, une Liégeoise d’origine camerounaise qui travaillait la journée comme coiffeuse, le soir comme restauratrice. En 2024, son statut de réfugiée lui ayant été refusé, elle a reçu l’ordre de quitter le territoire belge et a été incarcérée pendant huit mois au centre fermé pour femmes de Holsbeek. Suite à une mobilisation citoyenne, elle a été libérée et a obtenu son statut. Elle a accepté de devenir le visage de la première géante des sans-papiers. »
AU PARLEMENT EUROPÉEN
« Elle ne laisse personne indifférent. Quand ils la voient, les enfants lui font coucou, certains la prennent dans leurs bras. Et lorsque nous sommes allés manifester devant le Parlement européen contre le renouvellement des accords entre Israël et l’Union européenne, en lien avec le non-respect de l’article 2 concernant les droits de l’homme, on s’est retrouvés en zone neutre interdite. La police est arrivée et l’a l’escortée jusqu’au Parlement. » Il y a quelques mois, Sabine a aussi reçu la visite d’autres géants engagés socialement. Erasmus, celui des valeurs de l’Europe et de l’humanisme, lui a apporté depuis Anderlecht un permis de travail. Et Gertrude, la géante des personnes âgées dans les Marolles, est venue l’encourager. Des travailleuses sans papiers dans le domaine des soins et qui ont été régularisées ont pris la parole à cette occasion. Et fin mai, elle participera à la Zinneke Parade, dont le thème de cette année est le rêve.
House of Compassion n’est ni une ASBL, ni un collectif, pas plus une ONG, mais une église à thème qui lutte pour la justice et la compassion, terme envisagé dans le sens de ce qui touche et met en mouvement. Il s’agit du nouveau nom de l’église Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage, érigée dans le centre historique de Bruxelles, non loin de la place Sainte-Catherine. Cet édifice gothique, construit à la fin du XIIIe siècle pour accueillir la communauté des béguines de plus en plus nombreuses, a été détruit lors de guerres de religion, avant d’être rebâti dans son style baroque actuel au cours de la deuxième moitié du XVIIe siècle. Riche d’une longue tradition d’accueil, l’église s’est notamment battue, en 1998, pour la reconnaissance et la régularisation de sans-papiers. D’autres occupations ont suivi, avec parfois des grèves de la faim.
« Nous avons deux racines, développe Geneviève Frère. Les béguines, qui sont finalement les premières féministes et les premières syndicalistes de nos régions. En respectant cet esprit, on tente de répondre de manière proactive, indisciplinée et parfois révolutionnaire aux besoins d’aujourd’hui. Notre deuxième racine, ce sont les occupations. Ces vingt-cinq dernières années, pendant six ans et demi, l’église a été occupée par des personnes sans papiers ou sans abri. C’est vraiment dans notre ADN d’amplifier la voix de ceux qu’on ne veut pas entendre. On travaille avec des collectifs en suivant quatre grands thèmes : la migration, la discrimination, l’écologie et la pauvreté. »
SERVICE ET SOLIDARITÉ
Fort d’une quarantaine de bénévoles, House of Compassion, qui revendique une « spiritualité de l’activisme », propose une nouvelle interprétation de la notion d’église dédiée au service, à l’accueil et à la solidarité. Fidèle à cette citation de Dom Helder Câmara : « Donnez du poisson à un pauvre, on va vous dire que vous êtes un saint. Commencez à questionner pourquoi il est pauvre, là vous êtes un communiste. » Et avec comme “règle d’or” : « Traitez l’autre comme vous souhaitez être traité vous-même. »
À l’automne 2025, l’église a accordé l’asile à trois familles afghanes, cinq adultes et dix enfants, suite à la décision de la ministre de l’Asile et la Migration de les expulser des centres Fedasil. L’un de ses combats est en effet de sortir les enfants de la rue, où il y en a encore trop aujourd’hui en Belgique. Des associations comme la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, BelRefugees, et Amnesty International, même si elles ne sont pas catholiques, lui ont demandé d’utiliser sa fonction symbolique comme église des sans-papiers pour soutenir leur action. Employant le terme néerlandais Klokkenluider qui veut dire “lanceur d’alerte”, mais aussi, en néerlandais, “sonneur de cloches”.
ACCUEIL TEMPORAIRE
Sabine a alors été installée devant l’église, brandissant un panneau où il était écrit : « Pas d’enfants dans la rue. » Le lieu est ainsi devenu un accueil temporaire avec tentes, petits chauffages, cuisine, salle de bain mobile, pendant que se poursuivait la recherche d’un toit pérenne. Les familles ont pris la parole pour témoigner, afin de donner le plus grand écho possible à cette opération. La médiatisation des actions est en effet fondamentale. Par exemple, aller dormir dans des sacs de couchage devant le Palais de Justice afin que la population se rende compte que des gens couchent dehors. House of Compassion dispose en effet d’une liberté de parole que beaucoup d’associations qui dépendent des subsides n’ont pas. « Je trouve ça beau de se rappeler que, comme église, on peut être des Klokkenluiders, et que notre fonction symbolique, notre engagement signifient quelque chose pour les autres, qu’on peut les utiliser au service de leur lutte », se réjouit sa représentante.
Un autre exemple est le jeûne de cinq jours organisé en juin 2025 pour sensibiliser à ce qui se passe en Israël et en Palestine. « On n’est pas restés tout seuls chez nous sans manger, commente Geneviève Frère. Tout le monde s’en fout si tu fais ça. On s’est au contraire rassemblés avec plusieurs collectifs, on a choisi ensemble des revendications. Et pour chacune d’elles, on a travaillé différents aspects. Finalement, on s’est retrouvés à quatre-vingts de différentes religions pendant une semaine. Comme nous ne sommes pas capables de faire un suivi psychomédicosocial, nous étions en lien avec une association qui venait voir si ça se passait bien, etc. Et qui nous envoyait un traducteur pour pouvoir communiquer avec les familles. »
EXPOSITIONS ET TENTES
Pourtant, cet ambitieux projet de solidarité et de sensibilisation aurait pu ne jamais voir le jour. Lors du départ à la retraite du curé de la paroisse, Daniel Alliët, un militant engagé dans le quartier depuis plusieurs décennies, le bourgmestre de Bruxelles a voulu transformer l’église en musée, et l’évêque auxiliaire, en musée religieux. Mais l’équipe du Béguinage, refusant que toutes ces années de lutte – en fidélité à l’Évangile – disparaissent par pertes et profits, est allée trouver le cardinal qui l’a invitée à lui remettre un projet. Ainsi est née un an et demi plus tard House of Compassion. Sa nef, ses bas-côtés et ses transepts sont occupés par des expositions permanentes ou temporaires, ainsi que par des tentes, un lit et d’autres témoignages de ses actions et accueils. Tel un corps prisonnier de barbelés à côté d’un cercueil symbolisant le “noyé inconnu” en Méditerranée.
Néanmoins, l’église n’est pas désacralisée, comme le confirme Marcel Cloet, ancien visiteur de prison et l’un des fondateurs de House of Compassion. « Pour les gens, une église où la messe n’est plus célébrée que de manière ponctuelle, où il n’y a pas de bancs fixes ne peut pas en être une, sourit-il. Mais il est important qu’ils comprennent qu’une église peut être autre chose. C’est pour le rappeler qu’elle n’est pas désacralisée, elle possède d’ailleurs deux lampes de Dieu. Elle est un lieu où l’on s’efforce de réaliser l’Évangile et les œuvres de Miséricorde : j’avais faim et tu m’as donné à manger, j’avais soif et tu m’as donné à boire… Il existe deux pistes : une caritative et une structurelle. Donner à manger, c’est très bien, mais ça ne suffit pas. Il faut essayer d’attaquer les causes et faire un travail structurel. Ça demande de l’analyse, de la mobilisation. C’est pourquoi cette église est très politique. Mais nous ne faisons jamais une action tout seuls. On collabore toujours avec des associations et des ONG thématiques qui, elles, travaillent depuis des années sur un même thème, ont des chiffres, des statistiques, des données. Elles connaissent les lois, voient où elles doivent être changées, comment une politique peut être modifiée, etc. »
L’un des projets à venir de House of Compassion est une caravane pour dénoncer les centres fermés et la détention administrative, et redire qu’il existe une alternative. Partie d’Italie, pays déjà traversé par un “cheval bleu” porteur de lettres et messages de personnes retenues dans ces centres, elle passerait par Leuven, Bruxelles et Liège. Accompagnée et soutenue par Sabine, bien entendu.
Michel PAQUOT
House of Compassion, place du Béguinage, 1000 Bruxelles. houseofcompassion.be/fr/page-daccueil/
