Jusqu’où aider sans se perdre ?
Jusqu’où aider sans se perdre ?
Une aide qui s’épuise finit par se tarir.
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Durant toutes ces années où le monde associatif a fait partie de mon quotidien, il m’a semblé que rendre service allait de soi. On ne se posait pas de questions. Il fallait donner un coup de main, on le donnait. Il y avait une demande, on répondait présent. Aujourd’hui, une autre réalité s’impose, plus discrète, mais tout aussi réelle : beaucoup se disent fatigués, comme si la générosité elle-même était en train de baisser les bras.
TELLEMENT D’APPELS À L’AIDE !
Les besoins sont de plus en plus nombreux, visibles, pressants… Les appels à la solidarité se multiplient. Dans nos quartiers, sur nos écrans, dans nos cercles proches, le message est relayé : ils ont besoin de nous. Une amie, pourtant très engagée depuis toujours, me confiait cette semaine qu’elle n’ose plus répondre à certains posts sur les réseaux de peur d’être à nouveau sollicitée. Un voisin, très investi dans l’entraide locale, me dit qu’il se sent dépassé. Il avoue, presque honteux : « Je n’en peux plus. J’ai l’impression de vider l’océan avec une cuillère à café. »
On parle désormais ouvertement d’épuisement, de perte de sens, de découragement, jusque dans les métiers officiels du soin ou de l’accompagnement. Ce n’est jamais par un manque de bonne volonté. Par contre, cela pourrait être l’indicateur qu’outre les moyens financiers – souvent insuffisants – notre manière d’aider mériterait d’être interrogée.
PRÉSERVER SON ÉNERGIE
Aider n’est pas un geste anodin. Cela engage du temps, de l’énergie, de l’attention, et souvent bien plus que cela. Aider, c’est se rendre disponible à la fragilité de l’autre, entrer dans son histoire, parfois porter un peu de son poids. Et s’il y a dans l’élan de solidarité une joie réelle, une manière de se sentir relié, utile, vivant, cette joie peut se transformer en fardeau si elle n’est pas habitée avec justesse. Lorsqu’aider devient une obligation implicite ou une manière de se définir soi-même, le risque apparaît de se perdre en chemin.
Il y a sans doute, derrière cette difficulté, une confusion tenace entre générosité, charité et effacement de soi. Comme si donner supposait forcément de s’oublier. Comme si dire « non » était une forme d’échec moral. Pourtant, l’expérience montre l’inverse. Une aide donnée à contre-cœur, dans la fatigue ou la contrainte, finit par se dégrader. Elle devient moins attentive, moins ajustée, parfois maladroite. À l’inverse, une présence offerte librement, dans la mesure de ce qui est possible, a une tout autre qualité : elle est plus durable et paradoxalement plus féconde.
Apprendre à poser des limites ne signifie pas renoncer à la solidarité. C’est reconnaître que l’on ne peut pas tout faire, ni pour tout le monde ni tout le temps. C’est accepter sa propre finitude. Il y a en cela, je pense, une forme d’humilité, qui libère autant qu’elle recentre, car aider ne signifie pas combler tous les manques, mais répondre, de manière ajustée, à ce qui se présente.
Dans une perspective plus spirituelle, cette tension entre don et limite peut être relue comme un appel à l’équilibre. Donner ne se réduit pas à un geste extérieur. C’est aussi une manière d’habiter le monde, de se tenir en relation. Et pour que cette relation soit juste, elle doit inclure celui qui donne autant que celui qui reçoit. Il ne s’agit pas de se mettre au centre, mais de ne pas s’effacer complètement. Peut-être est-ce là une forme de fidélité à ce que nous sommes : des êtres à la fois capables de donner et ayant besoin de recevoir.
Josiane WOLFF, Auteure, conférencière
