Addictions : comment lâcher prise ?
Addictions : comment lâcher prise ?
Cet étudiant joue en ligne jusqu’à l’échec. Cette employée boit chaque soir. Ce cadre prend des lignes de coke pour tenir ou des joints pour s’endormir… Les addictions se fondent dans le quotidien. Pour en sortir, il faut comprendre ce qui se joue derrière ces conduites.
Publié le
· Mis à jour le
« J’avais arrêté. Trois semaines. Et puis j’ai repris. Je ne sais même pas pourquoi. » Les addictologues sont habitués à ce genre de confession. Celui qui l’exprime ici sait de quoi il parle : il décrit en toute conscience les conséquences de sa surconsommation, les nuits écourtées, les tensions, la fatigue. Et pourtant, il a recommencé. Caroline Depuydt est psychiatre à Bruxelles et spécialisée dans la santé mentale. Directrice médicale du groupe Epsylon et cheffe de service à la clinique Fond’Roy, elle a notamment écrit un livre sur la dépendance aux écrans. Ce type de confidence ne l’étonne pas : « Je bois, j’ai un accident de voiture… et malgré tout, je continue. Je joue, je m’endette… et malgré tout je continue. C’est cela, l’addiction. » Il n’y a jamais d’ignorance, mais autre chose : une forme d’impossibilité d’y échapper.
L’ANGOISSE DE LA NUIT
Camille Charvet est addictologue à Paris, à l’hôpital Marmottan, premier centre français de soins des toxicomanies, créé en 1971 par le Dr Claude Olivenstein. Elle entend souvent des récits très proches de ceux qu’évoque sa collègue belge. Dans son livre Les assoiffés, elle recourt à une image simple pour expliquer comment ces pratiques s’installent : celle de l’“addiction à la cacahuète”. Une graine que l’on grignote sans y penser : une, puis deux, puis encore une… et le paquet se vide. Ici aussi, rien ne s’impose, mais tout s’installe. « On commence à consommer pour essayer de se sentir mieux, de ne plus y penser. Et puis, quand l’habitude s’est installée, on ne consomme plus pour éviter quelque chose, mais pour combler le manque », décrit Caroline Depuydt. Elle évoque ce patient qui parle de « deux rails pour tenir une présentation ». Cet autre, d’« un joint chaque soir pour dormir ». Ou cette femme qui utilise « des anxiolytiques dès que l’angoisse monte ».
« Ceux qui deviennent addicts sont des gens qui ont peur des autres », écrit Camille Charvet dans son livre. Lorsque surgit l’angoisse du vide à la nuit tombée ou que l’attente n’est plus possible, quelque chose prend le relais : boire, fumer, avaler, regarder, jouer. Pas tant pour chercher un effet, que pour éviter un état. Dans certains parcours, ce mouvement se renforce encore davantage. Il ne s’agit alors plus seulement d’apaiser, mais bien de dépasser. « L’addiction porte en elle la possibilité de la transgression de la limite », explique l’addictologue française. Elle donne à certains Elle donne à certains l’occasion d’atteindre le no limits, de frôler la mort. Une manière d’aller trop loin, de tester ce qui tient, de chercher une intensité que le quotidien ne procure plus.
« Alors, on oublie la honte, sa situation… et on se sent omnipotent », confirme Caroline Depuydt, qui rejoint Camille Charvet lorsque celle-ci parle d’« impression d’omnipotence » et de « grandeur artificielle ». Mais, comme ce moment ne dure pas, il doit être rejoué. Toujours et toujours. Ce qui s’installe ensuite est plus discret, plus lourd, et aboutit à voir son estime de soi se briser en mille morceaux.
PRISONNIERS
Camille Charvet décrit ce basculement comme un processus lent, insidieux : « Ce qui s’effondre n’est pas seulement le contrôle. C’est le regard sur soi. La honte s’installe, la culpabilité aussi, et avec elles la difficulté croissante à se représenter autrement que comme quelqu’un qui échoue à s’arrêter. » Dans ses consultations, Caroline Depuydt retrouve la même spirale : « Plus on lutte, plus on consomme, parce que la consommation est devenue la seule réponse. » Ses patients essaient souvent d’arrêter. Parfois plusieurs fois. Avec de la volonté, des stratégies. Mais chaque échec renforce le sentiment d’impuissance. Les addicts ne manquent pas de détermination. Ils sont prisonniers d’une mécanique qui s’est imposée. Leur consommation ne relève plus d’un choix libre, mais d’une réponse devenue automatique. « Le cerveau retient très fort que “ça apaisait”, explique Caroline Depuydt. Dès qu’une difficulté revient, cette solution s’impose. »
Paradoxalement, note Camille Charvet, « l’addiction n’est pas seulement un excès, mais une tentative d’équilibre. Une manière de faire avec ce qui déborde, avec ce qui ne peut pas être pensé, pas encore, ou pas seul. Les produits viennent soulager, panser et anesthésier… Ils permettent de tenir là où quelque chose, à l’intérieur, menace de céder. »
POINT DE BASCULE
À un moment, souvent, quelque chose cède. Pas forcément avec fracas. « Cela survient quand la souffrance devient trop importante, quand on ne peut plus continuer », constate la psychiatre belge. Prenant l’exemple de ce qui se pratique chez les Alcooliques Anonymes, Camille Charvet précise : « La première étape est de renoncer à la lutte et reconnaître son impuissance. » Si ce moment ne résout rien, il ouvre sur autre chose. « Il y a toujours de bonnes raisons pour lesquelles on a commencé », rappelle Caroline Depuydt. Le travail de celui qui est devenu un “patient” ne consistera donc pas seulement à arrêter, mais à comprendre. À mettre du sens là où il n’y avait que du geste. « Ce que l’on soigne n’est pas un virus ni une lésion, mais une manière d’être au monde, une organisation de la vie psychique, affective, sociale », ajoute l’addictologue française. « L’addiction ne peut plus être envisagée comme un simple désordre comportemental ou une maladie du cerveau. (…) Elle est protéiforme. »
Les patients de Camille Charvet sont ainsi à la recherche d’un « lieu où déposer leur histoire. Où leur expérience ne sera pas réduite à des symptômes mais écoutée comme un témoignage d’humanité ». La rencontre devient thérapie et point de départ pour faire émerger de nouveaux récits qui ont le pouvoir de soigner. Son métier le lui a appris : « Soigner, ce n’est pas réparer, mais accueillir, créer un espace où l’autre peut exister. Croire que, même dans les naufrages, une histoire peut encore se réécrire. »
PSYCHÉDÉLIQUES
Dans certains cas, lorsque les trajectoires semblent figées, d’autres voies de “guérison” peuvent être explorées. Caroline Depuydt en fait l’expérience à travers des protocoles originaux encore fort encadrés (interdits en Belgique, mais pas aux Pays-Bas, par exemple) : les thérapies assistées par psychédéliques. Elle vient de consacrer un livre à ce sujet. « Un des problèmes de l’addiction est la rigidité. Toute réponse devient : aller consommer. » L’enjeu est donc de rompre cette répétition. Le recours à des psychédéliques comme la psilocybine, le LSD, la MDMA peut alors être utile. Ils interviennent lors de séances rares (une à trois, généralement), préparées en amont, accompagnées pendant l’expérience, puis intégrées dans un suivi thérapeutique. « Ce ne sont pas des produits qu’on prend seul… Ce sont des expériences thérapeutiques, avec un cadre, une intention », insiste Caroline Depuydt. Ce que décrivent les patients qui vivent ces expériences n’est pas la survenance d’un simple effet, mais un déplacement. Certains disent voir leur consommation « de l’extérieur ». D’autres ressentent différemment leur histoire. D’autres encore évoquent un moment où « quelque chose s’ouvre ». « Les psychédéliques permettent de retrouver de la flexibilité, de voir autrement, de trouver en soi des ressources. »
Les résultats restent en cours d’évaluation. Rien de généralisable à ce stade. Rien de magique non plus. Mais c’est une possibilité supplémentaire, là où d’autres approches atteignent leurs limites. Une des manières peut-être de répondre à ce que Camille Charvet pointe comme étant le cœur du problème : « Ils ont soif, mais pas seulement de produits. Ils ont soif de liens, d’être compris, d’être aimés. » Car « ce qui se joue dans l’addiction, ce n’est pas seulement la dépendance, c’est la difficulté à habiter sa propre vie ».
Frédéric ANTOINE
Camille CHARVET, Les assoiffés, Paris, Grasset, 2026.
Caroline DEPUYDT, La promesse des psychédéliques, Liège, Kennes, 2026.
Caroline DEPUYDT, Je me libère des écrans, Bruxelles, Racine, 2024.
