Beauté et laideur à la Renaissance : le réel, l’idéal et le caricatural
Beauté et laideur à la Renaissance : le réel, l’idéal et le caricatural
Qu’est-ce que la beauté ? La Renaissance a tenté d’en fixer les règles tout en montrant son envers : la laideur, les anomalies, les artifices. L’exposition qui se tient à Bozar fait dialoguer les œuvres des maîtres italiens et nordiques pour éclairer cette fascinante tension.
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La beauté fait partie des préoccupations des humains depuis leurs origines. En attestent les plus anciennes parures mises au jour qui, datant de la préhistoire, sont vieilles de plus de 140 000 ans. Certes, ce souci universel a connu de multiples variantes formelles selon les cultures et les époques, et l’art est assurément le langage par excellence qui traduit cette recherche. La Renaissance, en particulier, désireuse de retrouver l’idéal de beauté de l’Antiquité grecque et romaine, est une période privilégiée pour mettre en lumière la confrontation entre beauté et laideur. L’exposition proposée par Bozar le fait en outre par le biais d’une approche comparative entre les artistes italiens et ceux du Nord de l’Europe, pour un temps allant du dernier quart du XVe siècle jusqu’à la fin du XVIe.
PROPORTIONS IDÉALES
L’exposition s’ouvre sur quelques œuvres présentant des modèles de beauté, réalisées à la Renaissance, mais aussi venues de l’Antiquité, que les artistes des XVe et XVIe siècles redécouvrent et dont ils s’inspirent. On voit ainsi une Aphrodite pudique en marbre du début du IIe siècle, une huile sur toile de Vénus réalisée par Lorenzo di Credi à la fin du XVe et une autre de Jean Gossart du début du suivant. Également un marbre des Trois grâces de l’aube du IIe siècle et un fragment de fresque détachée de celle du XVIe sur le même sujet. Après ces quelques premiers exemples de quête de la beauté, le visiteur est confronté à la réflexion qui sous-tend la démarche artistique.
La publication en 1540 de De pictura (de la peinture), de Leon Battista Alberti, illustre la recherche des lois qui régissent la beauté. Pour lui, celle-ci découle de lois fondées sur les proportions, l’ordre et la parfaite correspondance entre les parties. Le rôle de l’artiste est donc « de sélectionner les choses les plus belles parmi les meilleurs modèles, pour les recomposer ensuite en un ensemble harmonieux fondé sur des normes géométriques et des paramètres proportionnels exacts ». Les Quatre livres sur les proportions humaines d’Albrecht Dürer de 1528 offrent quelques illustrations de schémas anatomiques mesurant les proportions idéales entre les différentes parties du corps. En 1490, Léonard de Vinci avait déjà réalisé L’homme de Vitruve, œuvre célébrissime qui insère celles du corps humain dans l’intersection d’un cercle et d’un carré.
Si les artistes de la Renaissance se sont beaucoup préoccupés de la beauté, ils se sont également intéressés à la laideur. Si la première doit réunir un certain nombre de critères que les traités tentent de définir, la seconde, elle, n’est fixée que par l’écart par rapport à ces derniers. Il existe des canons de beauté, rien de tel pour la laideur. La beauté pouvait aussi s’incarner dans certains personnages connus, comme Giulia Gonzaga, peinte par le Titien, dont la beauté dépassait, semble-t-il, les frontières de l’Italie. Celle qui a inspiré le tableau confiait d’ailleurs dans un courrier que « la femme peinte dans le portrait de Titien est beaucoup plus belle que celle qu’elle n’a jamais été, car elle est le fruit du génie du grand artiste ».
PRODIGES DE LA NATURE
Un autre archétype fréquemment représenté à la Renaissance est le nain Morgane, une figure célèbre de la cour de Cosme Ier de Médicis, grand-duc de Toscane. Les puissants aimaient s’entourer de “monstres”, au sens du mot latin monstra, des prodiges de la nature. C’est un peu dans cet esprit que Léonard de Vinci a peint ou dessiné ses “têtes grotesques”, davantage comme des curiosités naturelles que comme des modèles de laideur. Bien sûr, si la Renaissance revisite l’art antique, elle explore aussi sa philosophie. Pour Platon, le beau et le bien sont liés. Dans La République, il affirme : « La vertu semble donc être une santé, une beauté, un bien-être de l’âme, et le vice, une maladie, une laideur et une faiblesse. » La laideur a ainsi le plus souvent une connotation morale à la Renaissance.
Une des sections de l’exposition présente des couples inégaux ou mal assortis. Une belle et jeune femme avec un vieillard, une vieille femme laide avec un jeune homme. La manière de montrer ces couples diffère souvent entre les artistes italiens et ceux du Nord de l’Europe. Les Italiens insistent surtout sur les contrastes et sur l’aspect risible de la situation, avec une vieille femme qui tente de se parer des plus beaux artifices sans parvenir à faire illusion ou un vieillard qui provoque la moquerie aux côtés d’une jeune femme. Les artistes du Nord pointent volontiers, quant à eux, l’aspect vénal ou pécuniaire de telles unions, avec la présence d’une bourse bien garnie à l’avant-plan.
LES ARTIFICES DE LA BEAUTÉ
La Renaissance ne connait pas la publicité, la télévision, ni les smartphones, et la pression des images et des modèles de beauté est probablement beaucoup moins forte qu’aujourd’hui. Les traités de beauté publiés au XVIe siècle énumèrent malgré tout une série de critères détaillant l’apparence idéale de la femme : elle doit être blonde, avoir les yeux foncés, la peau blanche, les joues roses et les lèvres rouges. Les membres robustes et bien proportionnés, les jambes charnues et plutôt fines vers le bas, les mains blanches et délicates, les seins petits et fermes, les épaules larges et les bras robustes, le ventre douillet… Tout un programme ! Face aux imperfections de la nature, de nombreux traités et livres de recettes de beauté suggèrent des parades. Ils révèlent des secrets pour masquer les imperfections grâce à la cosmétique. Le maquillage permet de rendre sa blancheur à la peau, de rosir les joues ou rougir les lèvres. Malheureusement, ces recettes utilisent souvent des produits toxiques comme le plomb, l’arsenic et le mercure, qui, tôt ou tard, produisent l’effet inverse.
Cet art de l’artifice, mais cette fois par le biais de l’art, est bien illustré par une œuvre du Titien figurant Charles Quint. Représenté à de nombreuses reprises, s’il est reconnaissable à son prognathisme, l’artiste lui donne ici une allure idéalisée, contrairement à un tableau presque contemporain et plus réaliste mis en vis-à-vis. Les artifices de beauté sont aussi évoqués par des tableaux de femmes au bain, parées de bijoux, alors qu’une nourrice plus âgée allaite l’enfant et qu’une servante fait chauffer de l’eau. La jeune femme se regardant dans un miroir et servante de Bordone fait éloge de la beauté, tout en étant un symbole de vanité, la présence de la servante âgée rappelant le caractère éphémère de la jeunesse. Cette exposition suscite de riches réflexions à travers de très belles œuvres de la Renaissance.
José Gérard
Bellezza e brutezza. Beauté et laideur à la Renaissance, Bozar, rue Ravenstein, 23 à 1000 Bruxelles. 14/06/26. bozar.be
