Comment se libérer de la culpabilité ?

Comment se libérer de la culpabilité ?

Le sentiment de culpabilité mine l’existence de nombreuses personnes. Généralement parce qu’elles assument la responsabilité des malheurs qui surgissent autour d’elles. Yves-Alexandre Thalmann apporte une réflexion et des outils pour apaiser ce malaise souvent injustifié.

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Publié le

28 février 2026

· Mis à jour le

28 février 2026
© Pexel

« Qu’est-ce que se sentir coupable ? » interroge d’entrée de jeu Yves-Alexandre Thalmann dans son essai Adieu la culpabilité, se réconcilier avec soi-même et les autres. L’analyse d’une anecdote apparemment sans trop de gravité, et vraisemblablement assez courante dans les relations humaines, permet d’entamer un voyage au cœur de ce mécanismede la pseudo-culpabilité. « Un ami vous a confié une information confidentielle en vous réclamant expressément la discrétion à ce propos. Lors d’une soirée festive et bien arrosée, sans trop y penser, vous commencez à railler votre ami en divulguant son secret à l’assemblée. Trop tard ! Le mal est fait. Et, vous vous en voulez d’avoir trahi la confiance de votre ami. »

MEA CULPA OU EXCUSES ?

Naît alors un sentiment de culpabilité. L’idéal serait de demander pardon, de reconnaître ses torts. Dans la plupart des cas, cela reste insuffisant. Pour certaines personnes, un repentir authentique est ce qui importe surtout. Un engagement à changer de comportement à l’avenir. « En quelque sorte : reconnaître ses torts, exprimer des remords, s’engager à changer, proposer de réparer sont au cœur du traitement des sentiments de culpabilité. Autant ces derniers créent de la distance entre les gens, autant les premiers façonnent le langage de la réconciliation. Réconciliation avec nous-mêmes, en apaisant notre mauvaise conscience, réconciliation avec autrui en réduisant la distance relationnelle que nos actes ont créée entre nous. Ce sont d’ailleurs les regrets et les remords qui confèrent la dynamique nécessaire pour baliser le chemin de la réconciliation. Et, pour beaucoup, poser un geste concret pour réparer, et ainsi, obtenir un pardon. »

Ces quatre éléments forment ainsi l’antidote de choix à la mauvaise conscience. Formuler un véritable mea culpa lorsque l’on a fauté, afin de se réconcilier avec soi-même et les autres. Mais tenter de se justifier ou de se disculper, plutôt que d’assumer ses torts, se situe aux antipodes de cette formulation. Car mea culpa n’est pas synonyme d’excuses, insiste l’auteur. Ce mot, riche en malentendus, ne renvoie pas à une faute lourde, mais à un léger inconfort. S’excuser consiste à reconnaître un manquement de peu d’importance, comme si on voulait se présenter hors de cause. Dire « Je m’excuse » sert principalement à se dédouaner d’une faute légère. C’est l’équivalent de « Pardonnez-moi ».

Dans ce cas, le sentiment de culpabilité n’est pas intense. Plus qu’à s’excuser, il consiste plutôt à respecter des règles de politesse ou de savoir-vivre. S’excuser implique une reconnaissance de ses torts auprès de la personne lésée, sans vouloir les réduire ni s’en dédouaner. C’est un acte d’humilité par lequel on admet être à l’origine d’un léger préjudice, qu’on le regrette, qu’on est prêt à s’amender… et, en principe, dont on est censé être absous. Car, quand on présente des excuses, il est de bon ton que le vis-à-vis accepte de les recevoir. Sinon, c’est prendre le risque de s’exposer soi-même à des jugements négatifs et de passer pour insensible, revanchard, dur ou malpoli.

RECONNAISSANCE TOTALE

Un mea culpa véritable ne cherche pas d’excuses, ni dans le fond ni dans la forme, mais s’ancre dans une reconnaissance totale d’actes jugés problématiques. Il peut arriver, parfois, que l’un des interlocuteurs – voire les deux – s’emporte, se mette à hurler au visage de l’autre. Alors que, très souvent dans l’inconscient collectif des sociétés actuelles, la colère est considérée comme mauvaise conseillère. Pourtant, “pousser une gueulée” peut arriver à tout le monde et peut “soulager” le cœur de l’intervenant. Et, si la voie du mea culpa est à privilégier, la colère n’est pas à rejeter a priori. La civilisation grecque en avait généralement fait une débâcle. La colère, comme toutes les passions, mettait les humains à la merci du premier manipulateur prêt à utiliser de telles énergies à son seul profit. Elle était donc à tuer dans l’œuf.

De son côté, Lytta Basset, pasteure et professeure de théologie en Suisse, considérée comme une des grandes figures de la pensée chrétienne contemporaine, rappelle qu’elle « est un moment nécessaire de la vie croyante. Elle peut être un moteur capable de transformer une énergie potentiellement dévastatrice en cette violence de vie qui accompagne le processus de toute naissance. Nous discernerons, en deçà de l’explosion de colère, la quête désespérée d’une justice. La colère nous apparaîtra comme un vrai facteur de changement personnel, mobilisant des forces insoupçonnées en vue d’une vie autre que prévu. » Citant Anselm Grün, moine bénédictin allemand, elle poursuit : « La colère est une force positive qui vise à me rendre capable de délimiter mon territoire, de me libérer du pouvoir des autres. Elle permet de rejeter hors de nous-mêmes la cause de la blessure. » « Elle permet au sujet d’accéder à ses propres repères, à sa vérité unique, à une liberté intérieure dont il n’a eu d’abord aucune idée. »

PSEUDO-CULPABILITÉ

Le sentiment de culpabilité résulte de la conscience d’avoir causé un préjudice suite à une action non conforme à une règle de conduite. Le risque existe alors de ruminer ses fautes et de se blâmer d’avoir agi de la sorte. Ces sentiments, de plus, sont très tenaces. Assumer ses torts forme les assises intellectuelles et émotionnelles du mea culpa, en reconnaissant avoir mal agi et assumer le préjudice infligé à la victime, tout en avouant des remords à son sujet. Ce qui ouvre la voie à un repentir. Celui-ci conjugue regrets et volonté d’améliorer son comportement. L’engagement à changer doit se concrétiser par des actes nécessitant des efforts de la part du “coupable repentant”. 

Cependant, il arrive souvent – et plus fréquemment qu’il n’y paraît – de n’avoir rien à se reprocher, de n’avoir rien fait de mal. Et pourtant, se sentir (confusément) responsable, voire coupable. « Il vous est impossible d’avouer un crime que vous n’avez pas conscience d’avoir commis, ni de reconnaître un tort non avéré à vos yeux. Il est donc impossible d’envisager le moindre mea culpa. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu préjudice qu’il n’y a pourtant rien à faire pour apaiser les tensions entre vous. Et donc, nous aspirons à des relations de qualité. Et, lorsqu’elles ne sont pas au beau fixe, nous avons à cœur de les restaurer. Autrement dit : comment faire concrètement pour réparer ce qui n’est pas cassé ? »

D’autre part, on peut avoir tendance à se sentir coupable alors que l’on n’a pas agi de manière litigieuse ou répréhensible, que l’on n’est pas à l’origine d’un préjudice avéré. Cette pseudo-culpabilité est une expérience subjective qui mine le sentiment de culpabilité, mais qui ne se laisse pas traiter par des excuses ou un mea culpa, puisqu’il n’y a pas de torts réellement infligés. De la même manière, comme avec la véritable culpabilité consécutive à la conscience d’avoir mal agi, lorsqu’on se juge responsable des désagréments endurés par ses semblables, on témoigne de son intérêt pour eux. Derrière la pseudo-culpabilité se cache une propension à se sentir concerné par ce qu’ils vivent et à vouloir les aider.

Il s’agit de reconnaître ses limites, de montrer de la compassion active qui dissipe la pseudo-culpabilité en la démasquant. Accepter ses limites sans se détourner de l’autre, afin de soigner le lien et de lui proposer un soutien et, le cas échéant, une aide. Dans les deux cas, mea culpa et compassion active sont des actes de communication empreints d’humilité qui cherche à restaurer les relations ainsi qu’à les fortifier en respectant les limites de chacun. Et, de cette façon, redonner sa dignité à chacun et soigner le rapport avec autrui.

Michel LEGROS

Yves-Alexandre THALMANN, Adieu la culpabilité, se réconcilier avec soi-même et les autres, Genève, Jouvence, 2025. Prix : 17,95€. Via L’appel : -5% = 17,05€.
Lytta BASSET, Sainte colère, Jacob, Job, Jésus, Malakoff, Bayard, 2002. Prix : 9,05€. Via L’appel : -5% = 8,60€.

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