Réservé aux abonnés : Thomas Gunzig cultive l’inattendu
Réservé aux abonnés : Thomas Gunzig cultive l’inattendu
Depuis plus de trente ans, l’écrivain bruxellois, également chroniqueur sur RTBF la Première, publie des romans et recueils de nouvelles qui plongent le lecteur dans des univers étranges et surprenants pour mieux parler de l’humain dans son rapport au monde et aux autres. Son nouveau livre, Spectres, met en scène une dimension parallèle à la frontière entre la vie et la mort.
Publié le
· Mis à jour le
« Plus on vieillit, moins on aime les jeunes, et moins on aime les jeunes, plus on vieillit, c’est comme ça, c’est une question de jalousie. Tout cet avenir qui leur appartient, alors que nous, nous sommes au crépuscule de nos vies (…). Par conséquent, quel plaisir lorsque certains font tout haut ce que nous pensons tout bas en se mettant à trois sur des gamins de 14 ans qui manifestent. Mais bordel, à quoi ça sert d’avoir inventé la PlayStation 5 et l’iPhone pour que cette jeunesse s’engage en politique au lieu que de rester à la maison pour jouer à Rocket League. » « Si la Chine émet plus de CO2 que l’Europe, c’est parce que tous les trucs que l’on consomme ici sont fabriqués là-bas. C’est plus simple d’être propre quand on délocalise les poubelles. 90% des six milliards de colis importés en Europe viennent de Chine. (…) Chaque jour, l’équivalent de cent 747 remplis jusqu’à la gueule de brol qui finira dans notre tiroir à brol. On profite à fond. »
FAILLES DU MONDE
Au hasard, deux extraits des billets radio de Thomas Gunzig dans Matin Première où, chaque mercredi, avec une ironie mordante, il pointe les failles du monde actuel. Et singulièrement de la société belge, n’hésitant pas à donner des chiffres précis et à citer, pour en pointer les absurdités et contradictions, les hommes et femmes politiques et autres personnages publics. « C’est Jean-Pierre Hautier, avec qui j’ai commencé pendant les vacances au milieu des années 2000, qui m’a mis le pied à l’étrier, puisque le Jeu des Dictionnaires est ensuite venu me chercher, se souvient-il. Pour mes billets, je cherche quelle émotion a suscité en moi un événement et je travaille autour de cette émotion. Si, par exemple, je parle d’une loi, je ne peux pas dire qu’elle est mauvaise parce que je ne l’aime pas, mais parce qu’elle coûte cher et provoque tel effet pervers, et voilà les chiffres.Il faut que je sois très solide là-dessus. Si je ne suis pas documenté, je me fais défoncer tout de suite. Et je n’essaie plus forcément de faire de l’humour, mais d’être dans l’ironie. »
Avec l’enseignement à la Cambre ou les scénarios de films, principalement pour Jaco Van Dormael (Le Tout Nouveau Testament), la chronique radio est l’une des diverses activités de Thomas Gunzig qui est d’abord écrivain, l’un des majeurs aujourd’hui en Belgique francophone. Après avoir commencé par des recueils de nouvelles au début des années 1990, il a sorti en 2001 son premier roman, Mort d’un parfait bilingue, d’emblée couronné par le prix Rossel, la principale récompense littéraire belge. Depuis lors, il alterne les deux formats et vient de publier Spectres, un roman d’anticipation qui remporte un vif succès tant critique que public. Dans un futur proche, ses héros, un couple de scientifiques, vivent sur une base dans une dimension parallèle à la lisière de la mort qu’une entreprise capitaliste veut exploiter pour accroître ses profits. Ce qui fait dire à l’un des personnages que « l’humain est mauvais, intégralement mauvais » et que l’humanité « ruine tout ce qui est mis entre ses mains ».
« Ce n’est pas moi qui le dis, sourit l’auteur. Je pense que les humains ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont amenés à vivre des expériences et à traverser des histoires qui peuvent les conduire à poser des actes qui, quelquefois, sont merveilleux, quelquefois, affreux. On a une morale, on porte un regard critique sur le monde, et donc, forcément, voir ce qui s’y passe, ça résonne en nous. Dans Spectres, je constate le travers de vouloir exploiter absolument tout ce qui nous entoure, sans se soucier des retombées, des conséquences écologiques. C’est un constat, pas un jugement. » Le roman serait donc, pour lui, un prétexte pour dire ce qu’il pense du monde aujourd’hui ? « Un roman n’est jamais un prétexte ! Ce n’est ni un pamphlet ni un programme, mais une histoire avec des personnages. Tout en signifiant quelque chose. »
ÉMOTIONS NOUVELLES
Le point de départ de ses livres peut être fantasque, voire fantastique, comme l’histoire d’une vache réincarnée en femme ou celle d’un bébé kidnappé jamais réclamé. « L’imaginaire est un outil merveilleux dont il faut considérer l’importance. On a employé tellement de trucs pour qualifier ce que je fais : déjanté, décalé… Or, je raconte des histoires ancrées dans le réel, même si ce sont des univers étranges. Car si mes angles sont différents, je parle toujours de nous, de l’humain dans le monde, des humains entre eux. J’aime bien le terme d’“inattendu”, car qui a envie de lire un roman attendu ? Si tu achètes le livre et tu y consacres un certain nombre d’heures, j’espère que ce que tu vas en retirer est quelque chose à laquelle tu ne t’attendais pas. Que tu vas vivre des expériences que tu n’aurais pas imaginées et éprouver des émotions nouvelles. Sinon, cela n’a pas vraiment d’intérêt. Depuis plus de trente ans que j’écris des livres, je réfléchis à ce qu’est une structure narrative, à comment raconter des choses inattendues auxquelles on croit malgré tout. J’essaie toujours faire un livre plus grand que l’univers du lecteur. »
Dans Spectres, il est question d’un monde où les souvenirs pourraient disparaître. « Ce roman est aussi une réflexion personnelle sur la manière dont s’organise notre accès à la mémoire collective, à la mémoire humaine. Un accès qui, aujourd’hui, passe par la technologie, les algorithmes, les IA, etc., programmés et maîtrisés par des gens qu’on ne connaît pas et selon des biais politiques qui nous échappent. Il est assez effrayant de se dire qu’il y a un tri dans la mémoire collective, ce qui entraîne une perte de biodiversité mémorielle. Or, de même que la biodiversité naturelle est fondamentale pour l’évolution, cette perte entraîne celle des capacités d’adaptation et d’évolution. »
QUELLES TRACES ?
« En prenant de l’âge, je me demande ce que je vais laisser derrière moi et ce que mes parents et mes grands-parents ont pu me laisser. Peut-être que c’est en vieillissant que tu commences à envisager ton existence comme un point précis dans un continuum où tu as été construit sur ce qu’on t’a légué. Et plus j’avance en âge, plus, autour de moi, des gens meurent. Ceux que tu as aimés, qui ont traversé ta vie, même s’ils sont morts, sont toujours, d’une manière ou d’une autre, en toi. Et donc, ils ne meurent pas. »
À 18 ans, Thomas Gunzig, né à Bruxelles en 1970, se trouvait « nul en tout » et n’avait pas une vision claire de son futur. Comme on lui avait dit qu’il « valait mieux » faire des études universitaires, il s’est engagé dans les sciences politiques à l’ULB, rechignant à suivre la voie de son père, la physicien et cosmologiste Edgard Gunzig. Et puis il s’est lancé dans l’écriture et n’a jamais arrêté. Il a aujourd’hui trois enfants et un petit-enfant. « J’ai très peur pour eux, forcément. Ce que j’ai essayé de faire, c’est que mes enfants deviennent des personnes gentilles et courageuses. Ce qu’ils sont. Pour le reste, ils ont leur personnalité et feront ce qu’ils veulent. »
Michel PAQUOT
Thomas GUNZIG, Spectres, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2026.
