Réservé aux abonnés : Les clefs de la musique classique
Réservé aux abonnés : Les clefs de la musique classique
Faire connaître au plus grand nombre une forme musicale trop souvent “réservée” à un public restreint : telle est la volonté de ce pianiste belge à travers ses concerts commentés, ses conférences et émissions radio. Et aujourd’hui dans un roman, Le temps de Nina.
Publié le
· Mis à jour le

« La musique classique ne concerne presque personne. C’est une musique de bourgeois, par les bourgeois et pour les bourgeois. » C’est pourquoi Nina enjoint à son père, pianiste virtuose, de s’éloigner définitivement de son instrument. « Il est grand temps qu’il arrête d’imposer ces “chefs-d’œuvre” à l’oreille de gens qui sont déjà d’accord pour les considérer comme tels. Dans le monde de la musique classique, tout est couru d’avance, il n’y a jamais de surprise. » Elle est d’ailleurs convaincue que ce type de musique doit purement et simplement disparaître. « Les œuvres sont trop longues, les musiciens sont coincés dans le costume de leur grand-parent, les chanteuses beuglent en vibrant comme des autoroutes sibériennes et les mélomanes n’en finissent pas de s’autocongratuler d’en saisir toutes les subtilités. »
MORCEAUX À ÉCOUTER
Cette adolescente de 14 ans est l’héroïne d’un roman, Le temps de Nina, écrit par… un pianiste, Pierre Solot, dont la fille, un peu plus jeune, s’appelle aussi Nina. « Elle a, comme elle, un tempérament très fort, sourit le néo-romancier. À 10 ans, pour la RTBF, elle a fait l’interview du lauréat du concours Reine Élisabeth, Jonathan Fournel, qui, à un moment, lui a demandé où elle en était avec le piano. Elle lui a répondu : « J’ai arrêté parce que ce n’était pas mon truc à moi. » Ce qui a été une espèce de coup de fusil pour son père et sa mère, également pianistes. C’était sa manière à elle de dire : “Mais moi, je veux avoir ma place dans le monde. Et mon chemin, je vais l’investir pleinement.” »
De cette décision est né ce livre qui, à l’instar des Yeux de Mona avec la peinture, invite à voyager dans l’univers de la musique classique à travers trente-sept extraits d’œuvres de toutes les époques, de Shubert à Ravel, en passant par Beethoven, Vivaldi, Mendelssohn, Dvorak, Berlioz ou Chopin. Chaque morceau, qui peut être écouté grâce à un QR Code, est à la fois expliqué musicalement (instruments, temps, harmonies) et replacé dans le double contexte historique et biographique de son compositeur. Mais la musique classique doit-elle être racontée pour être appréciée ?
ACCÈS FACILITÉ
« Cela reste une question chez moi, admet Pierre Solot, alors que ça fait vingt ans que je passe mon temps à mettre des mots sur la musique, sur scène avec l’Orchestre de Liège, dans mes concerts, à la radio. Raconter des histoires rapproche des gens et je me rends compte à quel point cela facilite l’accès à cette musique qui demande parfois d’avoir des auditeurs tranquillisés, mais je ne sais pas si c’est vraiment une bonne idée. En fait, la musique classique ne demande pas tellement d’explications, on peut tout à fait accepter qu’il y ait des choses qu’on ne comprenne pas. Elle s’adresse différemment à une personne ou à une autre, chacun est libre d’y puiser un souvenir, une émotion, pourquoi pas une vision du futur. C’est sa richesse par rapport à d’autres formes d’art plus déterminées, où les choses sont plus fixées. »
Mu par la volonté de faire comprendre et apprécier cette musique, chaque dimanche, depuis six ans, le pianiste présente sur Musiq3 l’émission La table d’écoute. « Pendant deux heures, avec des invités, on écoute à l’aveugle le même morceau joué par des interprètes différents. Et là, on commence à voir les différences. On se rend compte de ce qui nous touche ou pas : le fait que ce soit enregistré en concert ou en studio, que la partition soit respectée, etc. Autant de paramètres qui en font finalement des mondes différents, alors que c’est exactement la même musique et qu’il n’y a pas de fortes dissemblances entre les interprètes. »
Ce besoin de parler autrement de la musique classique pourrait constituer une tentative de réponse au constat qu’elle ne touche quasi exclusivement qu’un public bourgeois. « C’est effectivement la bourgeoisie qui s’en est emparée, concède Pierre Solot. Mais cette musique n’a jamais “exigé” d’être vécue par une certaine frange de la population. Potentiellement, elle est destinée à tous. D’ailleurs, à une époque, c’était beaucoup plus ouvert, elle touchait un public plus large. Mais si tout le monde ne s’y intéresse pas, ce n’est pas vraiment un problème. Si c’est ça son futur, ce n’est pas si grave. Elle aura sa valeur en microcosme, mais elle aura sa valeur quand même. »
CHANGER LE MONDE ?
Dans son livre, il en profite pour s’interroger sur la puissance de ce genre musical et sur ce qu’être musicien signifie. Par exemple, la musique classique peut-elle changer le monde, comme l’a cru un temps Louis, le pianiste du roman, avant de juger cette pensée « absurde » ? « Probablement pas, répond son alter ego vivant. Quoique. La musique en concert sera sans doute très bientôt une valeur alternative. Comme tout le spectacle vivant, à l’heure où les interfaces numériques se dressent entre nous, un contact direct de chair et de vibrations sonores trouvera indéniablement sa force pour rapprocher les gens et partager des émotions. La salle de concert et la salle de théâtre sont des lieux d’avenir. Et qui sait, la musique qui s’y jouera changera peut-être bien le monde. »
C’est par Beethoven, dont ses parents possédaient un 33T, que Pierre Solot a découvert ce monde si particulier, et y a pris goût. « J’ai commencé à 5 ans, j’appelle ça “le piège de l’aube”. Ma maman a dû me dire que je ferais bien du piano. De fil en aiguille, cela a bien marché, c’était valorisant. Être pianiste est ainsi devenu évident. Mais j’ai quand même cette impression d’avoir été pris dans une espèce de mouvement, un beau mouvement, je ne le regrette pas, mais un mouvement déterminé à un moment de ma vie. » Ce que confirme son double fictionnel qui constate qu’« à l’âge adulte, le pianiste ou le violoniste se retrouve piégé dans son costume de musicien, sans jamais s’être vraiment demandé ce qu’il voulait faire. Librement. Consciemment. »
Peut-être est-ce pour cette raison, comme l’affirme l’un des personnages du Temps de Nina, que « la plupart des musiciens classiques ne pensent pas » ? « C’est effectivement trop souvent le cas, et c’est terrible, reconnaît Pierre Solot. Mais cela s’explique aussi. Les musiciens classiques ont commencé très jeunes. Ils ont travaillé beaucoup, beaucoup, beaucoup leur musique qui est devenue pour eux une évidence. Ils jouent alors, parfois merveilleusement, sans s’interroger sur le sens de leur métier, sans se poser la question de leur rôle comme musicien dans le monde. Or, un musicien classique qui ne se demande pas tous les jours pourquoi il joue Beethoven ou Mozart, quel est encore le sens de cette musique aujourd’hui, passe à côté de son métier. Tous les matins, au réveil, je me pose la question et je me trouve une raison de poursuivre. »
Michel PAQUOT
Pierre SOLOT, Le temps de Nina, Bruxelles, Kennes, 2026.
