Réservé aux abonnés : Bernard Philippe : repenser Jérusalem autrement

Réservé aux abonnés : Bernard Philippe : repenser Jérusalem autrement

Le conflit israélo-palestinien est une déchirure géopolitique, historique, spirituelle, dont Jérusalem est le cœur battant, trop souvent laissée de côté dans les négociations. Elle pourrait pourtant être la porte pour préparer la paix, comme le pense l’ancien diplomate Bernard Philippe, co-auteur d’un livre sur cette ville trois fois sainte.

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28 octobre 2026

· Mis à jour le

28 octobre 2026
Selfie sur une terrasse avec dôme doré

« Je suis natif de Lorraine, cette région de frontières marquée à jamais par les successions de guerres et de conflits. Mon enfance a été baignée par ce qu’on a appelé la question allemande et j’ai eu à cœur de chercher à saisir l’essence de la construction européenne et le sens qu’elle pouvait avoir aujourd’hui. En effet, comment, après la succession des carnages et des totalitarismes qui l’ont si fortement déchirée, l’Europe a-t-elle pu s’arracher à sa propre histoire faite de sang et de violence et poursuivre en construisant la paix et l’unité du continent ? Le pape Léon XIV, d’ailleurs, semble l’avoir compris, puisqu’il a choisi, au cours de son voyage en France fin septembre dernier, d’honorer Robert Schuman, père de l’Europe, lorrain comme moi. Pour Schuman, et Monnet avec lui, ces deux cultures allemande et française s’enrichissaient et se fécondaient mutuellement au lieu de se combattre et de s’exclure. Ainsi, l’Europe, qui a connu des siècles de violence, peut-elle partager et transmettre son expérience de réconciliation. Question que j’applique au conflit israélo-palestinien. »

INVERSER LA DÉMARCHE

Un conflit que Bernard Philippe connaît bien. Tout juste après les accords d’Oslo de septembre 1993, il a en effet été amené à fréquenter les institutions israéliennes et palestiniennes. Et, entre 2012 et 2015, il a été ambassadeur de l’Union européenne à Jérusalem. Pour lui, tout comme le coauteur du récent livre Jérusalem, l’histoire n’est jamais écrite, l’historien Vincent Lemire (déjà scénariste de la BD Histoire de Jérusalem), cette ville est l’indice pivot de la solution du problème. Or, elle a toujours été reléguée à la fin d’un hypothétique accord de paix, à commencer par ceux d’Oslo en 1993. Pour eux, il faut inverser la démarche : ne plus attendre la paix pour régler la question, mais partir d’elle pour préparer la paix.

Jérusalem occupe une place à part dans l’imaginaire collectif et dans le tissu géopolitique des nations. Ville trois fois sainte, capitale revendiquée par deux peuples, elle cristallise passions religieuses et revendications nationalistes. Pourtant, au-delà de sa surcharge symbolique, elle est avant tout une cité, au sens politique du terme. C’est-à-dire un espace urbain peuplé de citadins où se jouent des enjeux très concrets d’institutions, d’inclusion, de gouvernance et de délibération collective. C’est au ras du sol, dans cette dimension urbaine et civique, que réside peut-être la clé d’une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens.

Paradoxalement, cette “capitale indivisible” que revendique Israël est aujourd’hui, parmi les grandes agglomérations, celle qui cumule les records les plus sombres du pays : la ville la moins juive sur le plan démographique, malgré une volonté affichée de renforcer sa majorité juive. La moins démocratique, une partie importante de ses habitants (40%) n’y ayant pas les mêmes droits politiques que les autres, par exemple celui de vote aux élections municipales. La plus violente, aussi, le taux de pauvreté y atteignant des sommets. Et la plus fracturée, car les tensions religieuses embrasent de façon récurrente le cœur de la cité. 

VILLE INSÉCABLE

Dans les faits, Jérusalem est une ville insécable, trop enchevêtrée pour être découpée. L’idée de partage de 1947 lui prévoyait un statut à part pour garantir, sous le contrôle des Nations unies, une certaine neutralité et le maintien de l’unité de la ville sainte. Or, le paradigme de la partition qui a prédominé lors des accords d’Oslo était à l’opposé de cette volonté. On se demandait où passerait la ligne de séparation entre la partie palestinienne et la partie israélienne. Pour sortir de cette impasse, Bernard Philippe pense qu’il faut envisager de changer de grammaire : abandonner l’idée de la partition, au sens d’un principe de séparation où l’on découpe, fragmente, cloisonne, au profit de l’idée de partage qui consiste à prendre part à la même cité, à y cohabiter et à y gouverner. Partager Jérusalem pour en prévenir l’unité ! Une perspective très peu explorée qui mériterait pourtant d’être prise au sérieux. 

La situation actuelle y demeure intenable : violence, paupérisation, délinquance, précarité du statut de résident. Près de ses trois cent soixante, mille habitants palestiniens vivent dans des logements menacés de destruction, faute de l’autorisation de permis de construire. À quoi s’ajoutent des circulations informelles de toutes sortes, du commerce non déclaré à des réseaux semi-clandestins, entre trafiquants (parfois mafieux) israéliens et palestiniens. « En fait, insiste Bernard Philippe, toute réflexion sur le partage de Jérusalem doit partir du réel et non d’une ville abstraite. Surtout que son point essentiellement névralgique est le libre accès aux lieux saints. »

La première richesse de Jérusalem est le pèlerinage. Sa ressource essentielle est le sacré et, avec lui, le flux humain qui la font vivre (fidèles, pèlerins, touristes, clergés, confréries, étudiants, commerçants…). La cité regorge de sacré, y compris dans le sous-sol que l’on creuse, fouille et refouille en espérant y trouver des filons confirmant, par l’archéologie, le récit de sa propre tradition religieuse. Il se dit souvent que Jérusalem possède la plus forte concentration d’archéologues au monde. La réflexion sur le sacré ne peut se limiter à la vieille ville. Elle doit inclure ce que l’on appelle le “bassin sacré” qui comprend le cimetière juif sur le mont des Oliviers, la cité de David et la vallée du Cédron. Et porter ses regards au-delà, vers la vallée de Bethléem, qui se retrouve, via la colonie de Har Home, en quasi-communauté urbaine avec Jérusalem, et le tombeau de Rachel. 

SOLIDARITÉS DE FAIT

« Pour penser des solutions nouvelles, on peut ici, précise Bernard Philippe, faire appel à l’expérience de la construction européenne, en particulier dans ses prémices, la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier) dont la logique en apparence industrielle peut étonnamment inspirer une nouvelle gestion du sacré. » En 1945, l’idée, portée par Schuman et Monnet, était de mettre en commun les ressources qui rendaient la guerre possible, sinon probable, afin de créer des « solidarités de fait » et de rendre le retour à la guerre matériellement plus difficile. En fait, faire du charbon et de l’acier, non plus les éléments d’armes de guerre, mais « d’armes de paix et de réconciliation ». Car le continent qui a “inventé” Verdun, Auschwitz et Stalingrad est aussi celui qui a fait naître la CECA en 1951, la CEE en 1957, puis l’Union européenne telle qu’on la connaît aujourd’hui.

« On objecte parfois, signale encore le diplomate français (résident bruxellois), que la réconciliation franco-allemande aurait été rendue possible par la proximité culturelle et religieuse des deux sociétés, supposées partager une même conception chrétienne du pardon, alors que les cultures juives israéliennes et arabes palestiniennes seraient trop éloignées. Mais les mondes israéliens et palestiniens sont, en réalité, très proches linguistiquement, historiquement et religieusement. Et Hannah Arendt a montré que le pardon n’est le monopole d’aucune tradition. Il peut être mobilisé dans un registre laïc, politique, comme clé du vivre ensemble dans des sociétés plurielles. »

La question n’est donc pas de savoir si les cultures en présence sont capables de pardon, mais si des institutions, des espaces et des récits peuvent être créés pour rendre ce pardon passable et praticable. Comme Jean Monnet l’avait compris, il s’agirait de transformer les blessures en ressources, les traumatismes en fondation de paix. Si l’on n’atteint pas le cœur de l’autre, la rencontre demeure superficielle. Ce n’est pas malgré les blessures infligées et reçues, mais à travers ces blessures mêmes, dès lors qu’elles sont reconnues et partagées, que peut se frayer le chemin d’une paix durable à Jérusalem comme ailleurs. 

Ici, le pardon n’est ni oubli, ni effacement, mais engagement dans une histoire partagée. Car, il n’y a pas de réconciliation sans mémoire et pas de mémoire sans partage du récit. Jérusalem, à ce titre, est par excellence le lieu d’une utopie nécessaire parce que son caractère apparemment insoluble exige une pensée radicalement neuve. « Évidemment, soupire Bernard Philippe, cette utopie ne serait vraiment envisageable qu’avec des personnalités nouvelles. Il est invraisemblable d’envisager que Benjamin Netanyahou et ses acolytes entrent dans une telle problématique. C’est pourquoi nous mettons bien de l’espoir dans les prochaines élections en Israël. » À l’image du projet européen initié après-guerre sur la mise en commun du charbon et de l’acier, Jérusalem pourrait devenir le lieu d’une mise en commun urbaine et municipale, fondée sur des règles partagées. Elle ne sera jamais une ville simple, mais elle peut redevenir une ville juste.

Michel LEGROS

Vincent LEMIRE et Bernard PHILIPPE, Jérusalem, l’histoire n’est jamais écrite, Paris, Albin Michel, 2026.

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