Réservé aux abonnés : Overton : l’extrême droite rentre par la fenêtre
Réservé aux abonnés : Overton : l’extrême droite rentre par la fenêtre
Popularisée par son concepteur dès les années 1990, la “fenêtre d’Overton” balise ce qui semble acceptable et admissible dans le monde des idées, des discours et propositions politiques. Grande ouverte ou entrebâillée, elle donne à voir le monde tel qu’il est. Cependant, explique Benjamin Biard (CRISP), les vents de l’extrême droite tentent d’en forcer les ouvrants.
Publié le
· Mis à jour le
Si telle idée, autrefois impensable, peut un jour passer dans le pensable et l’acceptable, c’est que la société évolue et est perméable aux évolutions. Sinon, elle serait figée. Bien sûr, l’opinion n’évolue pas seule. Elle peut être l’objet de pressions, de provocations ou le fruit d’un lent processus de maturation. Pour faire évoluer cette opinion, tous les moyens sont bons. La “fenêtre d’Overton” est une grille de lecture de ces processus. « Cette grille s’est de plus en plus popularisée, estime Benjamin Biard, chargé de recherche auCRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio-Politiques). Elle traduit le fait que le champ du dicible, en tout cas des idées qui sont acceptables dans la société, tend toujours plus à s’élargir. Ce qui ne pouvait pas être dit d’une certaine manière, ou ce qui était tabou il y a encore un certain nombre d’années, semble beaucoup plus accepté aujourd’hui dans l’espace public. »
C’est une double évolution qui se joue : à la fois celle du vocabulaire et celle des thématiques abordées. « On observe qu’une série de mouvements permettent à diverses idées de paraître beaucoup plus acceptables aujourd’hui. L’une d’entre elles, par exemple, est l’idée d’“ensauvagement de la nation”. Une autre est celle du “grand remplacement”. C’est une théorie complotiste développée par Renaud Camus en France au début des années 2000, qui traduit l’idée d’un grand remplacement de la civilisation européenne occidentale, blanche et de confession plutôt chrétienne, par une civilisation extraeuropéenne métissée et de confession musulmane. » D’abord considérée comme trop radicale par le Rassemblement National, cette idée popularisée par Éric Zemmour est aujourd’hui diffusée plus largement. « Si certains se tenaient à l’écart de ce concept, il est aujourd’hui récupéré par des formations plus traditionnelles, par exemple au sein des Républicains en France. Cela traduit un élargissement de la parole, par rapport à certains enjeux typiques de l’extrême droite. »
NOUVEAUX RÉSEAUX
Tous les groupes sociaux et toutes les sociétés ont toujours été confrontés à des vents d’idées contraires attisés par des lobbyistes, des partis ou des médias qui tentent d’influencer l’opinion. Qu’est-ce qui aurait changé ? « Ce n’est certainement pas nouveau, reconnaît Benjamin Biard. L’une des données nouvelles qui intervient désormais, et depuis une vingtaine d’années, est les réseaux sociaux. Ils jouent un rôle très important dans cet élargissement de la fenêtre d’Overton. Précédemment, on avait, notamment en Belgique avec le cordon sanitaire médiatique, une volonté dans la plupart des médias traditionnels de cadrer des débats ou des enjeux tels qu’ils pouvaient être présentés par des acteurs, notamment, d’extrême droite. Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent la libération de la parole. Mais, parfois aussi, des actes. » Alors qu’actuellement, la grande majorité des moins de 40 ans s’informe politiquement via ces nouveaux canaux, la mise en évidence d’idées extrêmes s’élargit. « Cela traduit quelque chose de la société, de la circulation d’un certain nombre d’idées, voire de leur porosité du fait qu’elles sortent de milieux ou de cercles auxquels elles étaient confinées jusqu’alors. »
Visibles ou invisibles, les groupes de pression seraient-ils devenus plus agressifs ou radicaux ? « Cela dépend de quels groupes on parle.Notre société est de plus en plus polarisée. On peut distinguer deux types de polarisation. D’abord l’idéologique : le fait de se retrouver dans des camps de plus en plus opposés sur le plan des idées. Ce n’est pas quelque chose de nouveau. Mais on parle aussi de polarisation affective. C’est-à-dire que, à un moment donné, la polarisation devient presque violente. Ou, en tout cas, se traduit par un affect très négatif par rapport aux adversaires ou à ceux qui se trouvent dans le camp adverse, et qui défendent une idée différente. Ne plus être d’accord se traduit de plus en plus par le fait de détester, de haïr ceux qui sont dans le camp opposé. C’est un élément important de l’évolution de l’état de la polarisation actuel, à laquelle participent les réseaux sociaux. »
POLARITÉS ET DISRUPTIONS
Reste à clarifier une question aussi improbable que celle de savoir qui — de l’œuf ou de la poule — est apparu en premier. « Est-ce la polarisation qui induit un vocabulaire qui évolue ou est-ce le vocabulaire qui induit la polarisation ? C’est difficile à dire. Mais en tout cas, on peut au moins mettre ces phénomènes en parallèle ou, en tout cas, les faire communiquer. » Depuis leur fenêtre, les citoyens observent toutefois que le style d’intervention a tendance à se muscler. Les punchlines, les phrases assassines pullulent. Le personnel politique en use abondamment. En Belgique, côté francophone, le président des libéraux se fait très disruptif dans sa manière d’intervenir, même contre les gouvernements dans lesquels son parti est présent… Cette stratégie de communication — assez particulière — espère faire bouger les lignes.
Dans une étude qu’ils viennent de publier, des chercheurs de l’ULB (Close et Kins) et d’Anvers (Jacobs) identifient une autre dualité dans les polarisations. « Premièrement, écrivent-ils, nous identifions une polarisation “horizontale”. Celle-ci consiste essentiellement à opposer différents groupes au sein de la société ; groupes qui s’inscrivent dans les identités collectives à partir desquelles ont émergé les partis, selon la théorie des clivages. Deuxièmement, une polarisation dite “verticale”, qui réfère à une opposition entre les élites politiques et différents groupes dans la société. »
Cela concerne notamment les attaques contre les mutuelles, les universités ou d’autres corps intermédiaires. Si ces auteurs mettent en avant que la polarisation est davantage l’apanage des groupes extrêmes (gauche ou droite), elle s’étend toutefois à d’autres formations. De son côté, Benjamin Biard ajoute qu’« à partir du moment où des partis d’extrême droite — notamment, mais pas seulement — ont le vent en poupe, ils participent aussi automatiquement à davantage de polarisation et à une circulation de certaines idées. Ils concourent aussi à leur acceptabilité plus grande dans la société. En dehors de ces extrêmes, des personnalités politiques adoptent aussi un ton plus offensif — parfois plus politiquement incorrect, pourrions-nous dire — plus disruptif ». Une manière d’exister dans la concurrence médiatique…
IMMIGRATION ET REMIGRATION
Au hit-parade des idées en jeu lorsque l’on se penche par la fenêtre d’Overton, on peut apercevoir un triptyque assez commun ouvrant sur l’immigration, la sécurité et l’identité. « À l’extrême droite, observe le chercheur du CRISP, l’immigration est vue de manière très restrictive. Certains sont “juste favorables” à éviter ou à réduire l’immigration dite illégale. D’autres veulent accélérer les retours. D’autres encore interdire, dans certains cas, le regroupement familial. Et puis, on a le cas de remigration, que certains qualifient ou admettent de qualifier de déportation. Dans des mesures proposées, on l’a vu en Allemagne, cela va même jusqu’à renvoyer des personnes, pas nécessairement étrangères, mais qui sont des Allemands d’origine étrangère. On les renverrait où ? On voit qu’en termes de faisabilité et de démocratie, c’est évidemment problématique. »
Sur le volet sécuritaire, il ajoute : « Il y a une attente de davantage d’autoritarisme, voire d’autorité dans la société. Cet élément percole très bien. »Le chercheur évoque à ce propos les discours entendus en marge de divers procès, comme celui Paolo Falzone, qui, le 20 mars 2022 à Strépy-Bracquegnies, fonçait en voiture dans un cortège de gilles, tuant sept personnes. « Il y a une parfois volonté, sinon de vengeance, mais de punition très ferme, exemplaire. L’extrême droite, pas toujours seule, nourrit cette fermeté sur les questions sécuritaires, allant même jusqu’à réclamer un retour à des peines incompressibles ou à la restauration de la peine de mort. Victor Orban avait dit ne pas être fermé, lorsqu’il était Premier ministre, à relancer le débat sur le retour de la peine de mort en Hongrie. »
Enfin, un troisième volet concerne l’identité, parfois instrumentalisée par l’extrême droite. Par exemple, les levées de boucliers pour défendre le père Fouettard, ou l’affaire la crèche de Noël multiculturelle à Bruxelles… « On voit notamment cela dans le rapport au religieux. Ce sont des éléments qui, rapidement, peuvent refaire surface, pas spécialement portés par des gens qui connaissent ou se réclament d’une religion, mais qui considèrent que la chrétienté est d’abord une question d’identité culturelle, voire historique, davantage qu’une question de foi. »
NÉBULEUSE
Le paysage de l’extrême droite est cependant très hétéroclite, ce qui la rend sans doute difficile à appréhender clairement. « Je parle souvent d’une galaxie d’acteurs d’extrême droite qui partagent un fond commun par rapport à cette idéologie, développe encore Benjamin Biart. On peut parler des extrêmes droites parce qu’elles se traduisent de différentes manières. On a des néonazis ou des populistes de droite radicale qui acceptent les règles du jeu démocratique. Apparait aussi un mouvement masculiniste qui vient se greffer à tout cela. Ou encore une forme de terrorisme nihiliste qui repose sur une idéologie très diffuse ou très paradoxale. »
Stephan GRAWEZ
FUTURS CONTRE LES ATTEINTES À LA DÉMOCRATIE
« Les atteintes à la démocratie ne surviennent pas uniquement par des ruptures nettes, mais par un glissement idéologique à petits pas : fermeture des espaces de rencontre, attaques contre les libertés académiques, concentration des médias, détricotage des protections sociales, érosion insidieuse du langage commun. » Ce constat a suscité la création de la nouvelle plateforme Futurs en Belgique francophone. Les artisans de ce projet sont le réalisateur Thierry Michel et quelques amis, les artistes Christine Pireaux et Bernard Foccroule et un journaliste, Ricardo Gutierrez. Aujourd’hui plus de 1 600 personnalités ont rejoint leur appel, lancé publiquement mi-septembre 2026. « Nous avons le sentiment d’une menace de l’extrême droite non seulement en Europe, mais aussi en Amérique latine, explique Thierry Michel. En Allemagne on voit l’AFD, en Espagne, VOX… En Belgique francophone, nous n’avons pas d’extrême droite affirmée, contrairement à la Flandre, avec le VB. Cependant, nous observons une extrême droitisation liée à une série de propositions régulières qui s’en prennent à l’État de droit et aux règles démocratiques. » Parmi les mesures dénoncées, il cite notamment les visites domiciliaires ou le projet de loi Quintin qui autoriserait l’interdiction des activités d’une association si elle représentait une « menace sérieuse pour la démocratie et la sécurité nationale ».
« Nous voulons créer un regroupement absolument pluraliste, avec toutes les tendances politiques, poursuit le réalisateur. Quelques membres des Engagés ont signé. De même qu’une personnalité du MR. On a essayé de rassembler le plus largement possible tous ceux qui étaient des gens qui ont des fondements démocratiques bien enracinés. » De nombreux universitaires, artistes, journalistes, acteurs sociaux et syndicaux ont rejoint la plateforme pour : « observer et alerter sur les tentatives de normalisation de l’extrême droite et de ses thèmes. Dénoncer les déclarations, actions ou politiques qui portent atteinte aux principes démocratiques fondamentaux. Soutenir les médias, les chercheuses et chercheurs et les voix libres qui subissent la pression ou le discrédit ». (St.G.)
