Timotéo Sergoï, afficheur de poésie
Timotéo Sergoï, afficheur de poésie
Sous le pseudo de Timotéo Sergoï, Stéphan Georis clame sa poésie sous forme de livres, d’affiches et d’autocollants qu’il placarde un peu partout. À travers des ateliers et rencontres, il permet à chacune et chacun de se vivre poète au quotidien.
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« Je suis un piéton. » C’est ce que répondait l’un des plus grands poètes de tous les temps, Arthur Rimbaud, à la question de savoir qui il était. Comme si le rapprochement de piéton et poète allait de soi. La dénomination de piéton convient bien à Stéphane Georis, tout comme celle de poète en ce qui concerne Timotéo Sergoï, son “autre” dans la vie. Car, comme chacun sait, « Je est un autre ». Qui est qui ? Il suffit parfois de poser la question pour y apporter une réponse, à moins que tout apparaisse comme questionnement dans cette démarche. Il faut donc dénouer tout le fil pour tenter de découvrir les nombreux liens qui unissent la personnalité de cet homme multiple. Qui est ce « danseur du verbe et autocolleur foudroyant qui tatoue la poéVie sur nos cœurs », selon la si belle définition de Laurence Vielle ?
C’EST QUOI LA POÉSIE ?
Alors, Stéphane Georis, poète ou piéton ? Celui qui a créé la Compagnie des chemins de Terre et la Marche des philosophes, tout en semant sa poésie à tout vent, répond sans hésiter : « Les deux. J’adore aller à pied et je crois que je suis poète. » La marche est une évidence. L’homme est toujours en chemin et explore lentement le monde à pied. Ses centaines de carnets de voyage en témoignent. Quant à savoir ce que c’est qu’être poète, lui-même se pose la question« depuis très longtemps ». « À quoi ça sert un poète dans le monde d’aujourd’hui ? C’est quoi ce truc, la poésie ? Quand je donne des ateliers, je demande toujours aux personnes de dire leur nom, mais aussi de tenter de définir ce qu’est la poésie. Il y a tellement de définitions différentes que cela m’épate à chaque fois. Cela va des mauvais souvenirs d’école jusqu’à des réponses éclairées par la poésie : elle m’a aidé dans telle circonstance ; moi, elle me fait respirer. Pour répondre à la question de savoir à quoi sert un poète, je m’adresse à Julos Beaucarne qui disait : « Je suis venu vous dire que tout était possible. » C’est ça, le métier de poète : donner de l’espoir aux gens. Je suis aussi convaincu que tout le monde est poète. Chacun a son mot à dire. C’est un grand plaisir de donner des ateliers où les gens écrivent avec moi de la poésie qu’on affiche dans la rue. J’ai l’impression de semer des graines, et ça, c’est formidable. »
Mais qui a répondu à la question ? Stéphane Georis, le marcheur, ou Timotéo Sergoï, le poète ? « Timotéo, sans h, sinon ça voudrait dire “aimé de Dieu”. Je préfère Timotéo au sens de timonier. Quant à Sergoï, c’est simplement l’anagramme de mon nom de famille. » Comme s’il suffisait d’agiter la réalité pour découvrir le monde sous un autre angle. Car c’est bien Timotéo qui signe toute l’œuvre personnelle de Stéphane. Les livres qu’il publie chez l’un ou l’autre éditeur de poésie. « Sauf le dernier, mon vingtième, qui vient de paraître chez Transboréal. Il s’intitule L’éclat de rire, avec, comme sous-titre, “Petites sorties sur l’humour sous toutes les latitudes”. Chez cet éditeur qui s’entête à m’appeler Stéphane Georis, j’en ai publié deux sous ce nom : Le triomphe du Saltimbanque et un sur Blaise Cendrars. Je ne pouvais pas le décevoir. »

ÉGALEMENT SALTIMBANQUE
S’il faut résumer : il y a donc le poète et le marcheur. Sans oublier le saltimbanque qui l’a emmené, grâce à La Compagnie des chemins de terre, la troupe de théâtre qu’il a créée, un peu partout dans le monde avec des spectacles parlés dans une langue inventée. Une sorte de théâtre de marionnettes qui seraient des légumes : une carotte et un poireau. Et, bien sûr, joué dans son lieu de prédilection : la rue, là où les gens vivent, pour leur offrir des spectacles grandioses, comme une version de Richard III, et cela avec des petits riens du quotidien. « Tout le matériel était contenu dans une valise ou une petite armoire à tiroirs. Le reste était trouvé sur place », s’amuse à dire le comédien.
Il ne faut pas croire que, même s’il cherche sans cesse la simplicité, Stéphane Georis fait pour autant les choses à moitié. Il ferait plutôt tout en double et son envers est parfois son endroit. Est-ce pour cela qu’il excelle dans la linogravure lui permettant d’imprimer autocollants et affiches qu’il colle un peu partout ? Il est un personnage aux talents multiples qui se retrouve toujours là où on ne l’attend parfois pas. Si son parcours semble atypique, décousu, lui le trouve en revanche très cohérent.
UN CHEMIN SINUEUX
« Mon chemin est assez sinueux, je l’avoue. Et pourtant, j’ai l’impression que tout ce que j’ai pu faire au fil du temps se rassemble. Déjà, quand j’étais gamin, je voulais faire du spectacle sans image précise. Mes parents n’avaient aucune idée de ce qu’était une profession artistique. Ils avaient l’impression que l’art, c’était ce qu’on faisait à côté d’une vraie profession. Ils m’ont cependant laissé faire. Je me suis donc dirigé vers le théâtre et, pour les rassurer, j’ai dit que je voulais faire du théâtre de rue. J’ai commencé par m’inscrire à l’école de Cirque à Bruxelles. J’ai appris à jongler un mardi soir et, le lendemain, j’étais dans les couloirs de la Gare Centrale pour m’y entraîner, avec, posé devant moi, un chapeau pour récolter quelques petits sous. »
« Après ma rhéto, j’ai suivi les cours à l’IAD qui était à l’époque une école de théâtre fort classique. C’était un peu l’enseignement qui disait : “Regarde le lustre et articule”, ce qui ne me plaisait pas trop. À ce moment-là, j’allais voir le Cirque du Trottoir, Les Baladins du Miroir. Ils jouaient dans la rue et osaient mélanger le cirque et le théâtre. Ça me plaisait, moi qui m’entraînais à jongler durant les récrés de mes cours d’art dramatique. Même qu’un prof m’a dit qu’on ne jonglait pas sur scène. À la fin de l’année, on m’a dit que je ne serais pas comédien. “Artiste, peut-être, parce que tu as de l’imagination.” Alors je me suis dit que j’allais faire… comédien. Et je suis allé faire du spectacle dans la rue, du monocycle, pratiquer les échasses, dire beaucoup de bêtises, raconter des histoires. Et ça a démarré comme ça. »

FAIRE PRATIQUER L’ART
Pour être complet – mais comment l’être en présence d’une telle personnalité ? – il faut signaler que Stéphane Georis a également suivi des cours d’animation culturelle à Saint-Luc à Liège. « Ils n’existent plus et c’est dommage, car ils enseignaient comment transmettre, comment animer des ateliers. Là, j’ai appris à pratiquer l’art, mais aussi à apprendre à le faire pratiquer sous toutes ses formes. »
Aujourd’hui, Stéphane Georis poursuit sans relâche la poésie affichée dans la rue. Dans le cadre de cette activité, il anime des ateliers pour l’ouvrir au plus grand nombre. Actuellement, il travaille à Gembloux avec dix associations à la création d’affiches. L’occasion sera donnée à tous de venir découvrir cette démarche où chacun à sa place, là où il est. Pour que, à la fois acteur et spectateur, il devienne « poète seigneur d’alarme étrange mélange d’ange et d’arme », afin de métamorphoser le monde. Là où le piéton du quotidien se fera poète pour l’éternité.
Christian MERVEILLE
Les affichages poétiques dans la rue se déroulent dès fin mars à Gembloux. Une autre action est envisagée fin avril à Dinant.
Stéphane GEORIS, l’Éclat du rire, Paris, Transboréal, 2025.
