Ingrid Von Wantoch donne corps à la musique

Ingrid Von Wantoch donne corps à la musique

La metteuse en scène franco-allemande établie à Bruxelles, qui a creusé son sillon dans le théâtre musical, impressionne avec sa puissante adaptation du Miserere du compositeur tchèque baroque Jan Desmas Zelenka. 

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Publié le

28 février 2026

· Mis à jour le

28 février 2026
Plusieurs acteurs sur une scène avec un fond et un sol de couleur noire
© Michel Boermans

Une femme entre sur scène couverte d’un long tablier de ménage, armée d’un seau et d’un balai serpillère, la chevelure négligée. Plus tard, elle reviendra vêtue d’une élégante robe noire, les cheveux soigneusement peignés. Tout au long de son parcours vers cette possible émancipation, elle sera accompagnée par cinq danseurs dotés d’une belle énergie, tantôt se mêlant à eux, tantôt s’en éloignant. Cindy Saulnier incarne cette héroïne incandescente dans Miserere, le nouveau spectacle de théâtre musical d’Ingrid von Wantoch Rekowski créé en février au Palais des Beaux-Arts de Charleroi. Sur une chorégraphie de Serge Aimé Coulibaly, la metteuse en scène franco-allemande, devenue belge d’adoption, s’est librement inspirée de l’œuvre du compositeur baroque tchèque Jan Dismas Zelenka (1679-1745).

MURMURES DU MONDE

« À l’origine, je suis musicienne et mes projets sont toujours élaborés autour d’une musique, commente-t-elle. Et j’aime beaucoup les œuvres sacrées. En faisant des recherches sur ce qu’est le Miserere, je suis tombée sur celui de Zelenka qui m’a vraiment bouleversée. Je me suis alors demandé s’il y avait moyen d’en faire une œuvre théâtrale. Et, quand j’ai découvert le texte, je me suis rendu compte que ce n’était pas si simple. J’ai rencontré des philosophes, des théologiens, pour essayer de comprendre comment on aborde ce type de texte aujourd’hui. Il parle de nettoyer, de se nettoyer, de se purifier, ce qui est quand même un petit peu abstrait. C’est comme ça qu’est venue cette idée d’une femme responsable du nettoyage, qui peut nettoyer à la fois le concret et peut-être autre chose. »

Pour faire vivre sur scène cette œuvre qui parle de « la vulnérabilité humaine et la conscience de ses imperfections », tout en proposant « une traversée active et pleine d’espoir animée d’un besoin viscéral de faire communauté », la metteuse en scène a fait appel au compositeur Sébastien Schmitz. « Il est entré dans cette œuvre à sa manière. Il a pris les éléments du clavecin, des violons, il a rajouté des pulsations. On traverse la fugue, très brièvement, on reprend le thème du début et elle chante ce Miserereà la fin, tout en faisant plein de détours. Se demandant comment chanter cette prière aujourd’hui, on s’est dit il fallait ancrer cette femme dans le présent, avec tout ce qu’on entend, les murmures du monde, les témoignages d’horreurs. » 

Autour de cette femme de ménage, qui est aussi une héroïne mythique, comme dans la tragédie grecque, le chœur est symbolisé par les cinq danseurs et danseuses. « On explore la matière de départ qui est malaxée dépliée, redéployée. Mais l’original est bien là. Derrière la matière musicale, le corps joue un rôle essentiel : ce qu’on entend doit nous faire voir et ce que l’on voit doit nous faire entendre. »

THÉÂTRE MUSICAL

Ingrid von Wantock Rikowski est née en 1967 en Allemagne, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, d’un père allemand et d’une mère française. Après un détour par les États-Unis, où elle étudie le piano, la danse et la peinture, elle s’inscrit à l’INSAS (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle), à Bruxelles, dans la section théâtre, avec le projet, dès le départ, de s’investir dans le théâtre musical. Elle y rencontre deux profs qui en font et lui proposent de collaborer avec elles. Dès lors, elle ne quittera plus la capitale belge, tout en étant amenée à se produire internationalement, en Allemagne, en France ou en Italie notamment. En trente ans, elle n’a cessé de créer, que ce soit du théâtre musical, des opéras de chambre ou non (par exemple à La Monnaie), des performances. Ou des vidéos. Comme, pendant le confinement, sur internet, de courtes capsules de 30 secondes nées du désir de continuer à partager avec le public. Entre 2005 et 2011, elle a été artiste associée au Théâtre National de Bruxelles.

« Mon fil rouge, c’est le théâtre musical, explique-t-elle.Je mets l’accent sur le travail avec les acteurs pour essayer de trouver des matières musicales et les explorer théâtralement. Et j’aime aussi beaucoup le baroque, c’est-à-dire mettre ensemble des choses contraires pour créer quelque chose de nouveau. » Et quid du théâtre pur ? « Je suis incapable d’en faire. Je crois que je ne pourrais pas guider les comédiens, même psychologiquement. Ce n’est pas mon registre qui est vraiment de donner corps à la musique. »

LIBERTÉ DE CRÉATION

Vivre et travailler en Belgique lui plait, elle qui se sent « européenne », même si, financièrement, ce n’est pas toujours simple et qu’il lui est indispensable de trouver des coproducteurs internationaux. Cette difficulté est compensée, chez elle, par une grande liberté de création. « Il n’y a pas nécessairement de limites, sourit-elle. On peut expérimenter des choses étranges, hybrides, le public est très ouvert. Il ne faut pas oublier que la Belgique est le pays du surréalisme. Je me suis tout de suite sentie à l’aise ici, dans ce registre et dans cette manière de faire, même s’il faut se battre. »

Sans souhaiter disposer d’un lieu propre, Ingrid von Wantoch a créé sa compagnie, Lucilia Caesar, du nom d’une… mouche à merde. « On a l’impression que c’est une reine shakespearienne, mais, en fait, elle apprécie les petites crasses, s’amuse-t-elle. J’aime bien cette contradiction que je trouve très théâtrale. On se donne des airs, tout semble très beau, mais notre registre est moins glorieux que ça, le concret ne cesse de nous rattraper. Alors qu’on aimerait voler, nos failles nous ramènent toujours sur terre. Il y a quelque chose de ça dans cette mouche. » 

Posséder une compagnie est indispensable pour obtenir des subsides. C’est à elle, ensuite, de trouver des partenaires pour mener à bien ses projets. Cela lui confère une grande indépendance et, on y revient, une totale liberté. « Personne ne m’aurait demandé de faire le Miserere, admet-elle. Et au début, je voyais d’ailleurs bien que tout le monde se demandait ce que j’allais faire. C’était un terrain inconnu. Donc, la subvention que je reçois du ministère m’aide quand même à monter ce type de spectacle. »

« On a tous des obsessions et je reste finalement toujours dans mon registre, même si je fais des choses apparemment très différentes, comme à Aix-en-Provence, les Madrigaux de Monteverdi, auxquels je n’aurais jamais pensé. En opéra, par exemple, je ne pourrais pas faire un Verdi classique, je ne m’y sentirais pas bien et je le ferais mal. Mon registre, c’est être hors des sentiers battus. Ce n’est peut-être pas tout public, j’en suis consciente, mais c’est ce que j’ai envie de défendre. »

Michel PAQUOT

Miserere, mise en scène d’Ingrid von Wantoch Rekowski, Central-La Louvière 02 et 03/04 ; Théâtre de Namur, 09, 10 et 11/04 ; KVS BOX-Bruxelles 14 et 15/04.  ingridvwr.be/fr/

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