Geneviève Damas à coeur et à comptes ouverts
Geneviève Damas à coeur et à comptes ouverts
Avec Respire, Geneviève Damas signe un seule-en-scène drôle et bouleversant entre confidences et récit familial. Si elle y parle d’argent, c’est surtout pour parler de l’humain.
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Dans sa longue robe fourreau noire d’une grande élégance, Geneviève Damas accueille son public avec chaleur. Un sourire, un petit mot, un geste bienveillant installent un climat presque familial. Chacun est reçu comme un ami avec qui la comédienne va partager, en toute confidence, ses hontes et son rapport à l’argent. On dirait qu’une soirée diapos se prépare puisqu’un projecteur est allumé et qu’un écran est déroulé, comme on le faisait dans les années 80, pour raconter ses vacances à ses amis. De même, Geneviève Damas emmène ses spectateurs dans un récit haletant, les plonge au cœur de son intimité dans une révélation presque impudique, mais jamais voyeuriste. Et parce qu’elle est sincère, elle rejoint l’intimité de chacun. Elle commence par énumérer les hontes qui la broient de l’intérieur, depuis ses rires aux éclats qui se terminaient par des pipis dans la culotte, jusqu’à son goût immodéré pour le chocolat. Mais la pire, celle qui reste son plus grand tabou, c’est l’argent.
L’ARGENT COMME PRÉTEXTE
D’où vient son impossibilité à dépenser ? Geneviève Damas amasse et ne délasse les cordons de sa bourse qu’après de longues remises en question. Regardez cette fameuse robe noire qui la rend tellement belle qu’on dirait qu’elle a été cousue sur elle ! Quand elle a voulu l’acheter dans un magasin chic de Bruxelles et qu’elle l’a essayée dans la cabine, elle a entendu une voix aux accents maternels lui souffler dans l’oreille combien cette dépense était absurde. Elle en trouverait une autre, tout aussi jolie et bien moins chère chez C&A. Et en même temps, une seconde voix aux tonalités paternelles la poussait à profiter de cette bonne affaire. La robe était à moins 40% et elle avait bien le droit de se faire plaisir et d’être élégante. Ces voix intérieures l’ont rendue tellement indécise qu’elle est repartie sans l’emporter, avant de revenir sur sa décision quelques jours plus tard.
La romancière et autrice dramatique prend l’argent comme prétexte pour parler de sa famille, de psychologie, de traumatismes hérités de la guerre et transmis aux générations suivantes. En passant de la légèreté à la gravité, elle raconte son histoire et la croise avec la grande Histoire. Durant la Seconde Guerre mondiale, son grand-père maternel aurait bien voulu mettre les siens à l’abri en Suisse. Il était persuadé que s’il avait eu un compte là-bas, il aurait pu passer la frontière et y installer les siens, mais il n’en avait pas. Ainsi, dès la fin du conflit, convaincu qu’une troisième guerre se préparait, il n’a eu de cesse d’économiser chaque franc et de placer son argent sur un compte en Suisse, comme on se construit un abri antiatomique. Cet argent ne sera jamais utilisé, ni par lui ni par ses descendants. Si sa famille maternelle avait du bien, elle a toujours vécu modestement, en contrôlant presque maladivement chaque dépense.
LA DOT ET LE BAS DE LAINE
Lorsque Geneviève Damas a voulu se marier, sa maman lui a proposé une dot parce que, dans sa vision des choses, les femmes doivent hériter d’une dot et les hommes se débrouiller pour gagner leur vie. Quitte à s’en mordre les doigts plus tard, la jeune fiancée a refusé ce traitement de faveur qu’elle trouvait injuste vis-à-vis de ses frères. C’est ainsi que l’on comprend pourquoi ceux qui ont reçu de l’argent tombé du ciel vivent pauvrement, sans le faire circuler, de peur d’en manquer. Chaque dépense entame leur capital. En revanche, ceux qui gagnent leur argent par leur travail le dépensent parce qu’ils savent qu’il y en aura à nouveau à la fin du mois. Les premiers mènent une vie rétrécie, les seconds, une vie élargie. Dans le monde, il n’y a pas que le fossé entre les pauvres et les riches. Il y a aussi l’écart entre ceux qui dépensent leur argent pour vivre bien et ceux qui préfèrent vivre chichement pour ne pas grignoter leur bas de laine.
La comédienne parle de sa maman avec ironie, sur un ton moqueur et légèrement caricatural. On s’amuse de ses manies et de sa folie, jusqu’à ce que le ton change et qu’on découvre tout le tragique de son existence. « Respire est une histoire vraie, commente sa fille. Elle raconte comment nos vies sont tissées d’autres vies. Comment mon rapport à l’argent est directement lié à la manière dont la famille de ma mère a traversé la guerre. Comment la folie est une manière de trouver un peu d’air quand on étouffe. Comment sauver ceux qui nous suivent quand on n’arrive pas à se sauver soi. »
Pour se conformer aux normes exigeantes de sa famille, sa maman a dû faire un sacrifice qu’on n’imaginait pas. Et voilà que cette description légère d’un mode de vie bourgeois, pingre et grippe-sou prend une tout autre tournure. Le récit devient poignant et porte un regard plein de bienveillance sur cette femme empêchée de vivre.
LE PRIX DU PÈRE
Sa maman, dont elle imite l’accent du Brabant Wallon avec une tendresse non feinte, vit toujours. Lorsqu’elle a lu le texte du spectacle, elle a trouvé qu’il y manquait un personnage essentiel, son mari. Il venait d’un milieu désargenté et il a travaillé dur pour faire vivre sa famille. En homme pragmatique et attentionné, il a préparé ses funérailles en laissant à son épouse le soin de choisir son cercueil… et son prix. Les parents de Geneviève ne pouvaient être plus opposés dans leur rapport à l’argent. On comprend alors pourquoi des voix antagonistes résonnent parfois dans sa tête quand il s’agit de bourse délier.
Ce spectacle contient également de forts accents féministes. Son autrice et interprète hérite d’une lignée où les femmes devaient être de bonnes épouses et ne pouvaient pas travailler à l’extérieur du foyer. Elles étaient victimes d’une emprise sociétale qui les empêchait de s’épanouir. En décidant de devenir comédienne, de s’émanciper de cette pression familiale, elle trace sa propre voie et choisit la liberté. Si l’on ressort bouleversé de ce spectacle, c’est parce qu’il touche à l’universel, il rejoint chaque spectateur dans certaines parts d’ombre, souvent cachées ou inconscientes. Il décrit avec émotion ces générations d’après-guerre parfois sacrifiées sur l’autel du sacro-saint argent.
Et si l’on a eu l’impression de se moquer de ces parents qui devaient être bien naïfs de thésauriser tout en vivement chichement, on s’aperçoit bientôt qu’on s’est bien trompé à leur égard, on ne les connaissait pas, on ne mesurait pas les blessures et les traumatismes de chacun. Geneviève Damas trouve les mots justes, soutenus délicatement par les musiques de Fabian Fiorini qui mettent au jour les failles du récit. On comprend mieux pourquoi elle accueille chacun comme un ami, parce qu’après le spectacle, chaque spectateur fait partie désormais de son cercle d’intimes.
Jean BAUWIN
Respire de Geneviève Damas 12/5 6/6 Théâtre Le Vilar à Louvain-la-Neuve. ☎ 0800.25.325 levilar.be/
