Françoise Lempereur : « la transmission du patrimoine immatériel »

Françoise Lempereur : « la transmission du patrimoine immatériel »

Ancienne journaliste, Françoise Lempereur est aujourd’hui une spécialiste du patrimoine immatériel reconnue internationalement. Elle ne le défend pas figé dans sa tradition, mais le souhaite au contraire vivant, métissé, en phase avec son époque. Authentique et porteur du sens transmis par les générations précédentes. 

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Publié le

25 mars 2026

· Mis à jour le

25 mars 2026
Portrait de Françoise Lempereur souriant devant un mur blanc
© F. Lempereur

Quand on parle de patrimoine immatériel, de quoi parle-t-on exactement, par rapport au patrimoine bâti ? 

— En 1972, l’UNESCO adopte la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, généralement appelée Convention du patrimoine mondial. Il s’agit du patrimoine bâti, des monuments et sites, patrimoine le plus connu du grand public, mis à l’honneur par exemple lors des Journées du Patrimoine. “Mondial”, cela veut dire que toute l’humanité s’engage à le protéger. Pour mes étudiants, je prends toujours l’exemple de la ville antique de Palmyre, en Syrie, qui a été démolie par Daesch, ou celui de Beyrouth, victime d’une terrible explosion le 4 août 2020. À chaque fois, des experts internationaux du patrimoine ont été mandatés par l’UNESCO pour l’analyse des dégâts et les projets de restauration. Hélas ! La guerre actuelle remet ceux-ci en question. 

Quand cette prise de conscience est-elle née ? 

— Lorsque le site d’Abou Simbel, en Égypte, menaçait d’être noyé avec la construction du barrage d’Assouan. Le 8 mars 1960, l’UNESCO a alors appelé les contributeurs du monde entier à financer le déplacement des grands temples, ce qui coûtait très cher. Cette décision, suivie de la création d’une liste de monuments et de sites distingués comme ayant une valeur universelle exceptionnelle, est évidemment une avancée majeure pour l’Humanité. On notera toutefois que ce sont essentiellement les pays européens et d’Extrême-Orient qui en sont les bénéficiaires. 

Comment le reste du monde a-t-il réagi ?

— Suite à une intervention de la Bolivie, les pays du Sud ont réagi car, chez eux, il existe un énorme patrimoine immatériel de chants, de danses, d’artisanat, etc., non reconnu au plan international. Personne n’aide à garantir leur pérennité, contrairement à celle du Parthénon, du Colisée ou des pyramides de Gizeh. Or il est indispensable de les protéger, principalement contre une mainmise des sociétés commerciales. Comme cela s’est vu, par exemple, avec la lambada, un rythme de danse brésilien que des Français ont adapté à la chanson Llorando se fue du groupe de revival bolivien Las Kjarkas et qui, répandu dans le monde entier, a généré d’immenses profits pour ces Français.

De même, les connaissances et les savoir-faire traditionnels appartiennent aussi aux communautés autochtones, et nul ne peut les piller et les en déposséder. Les Indiens qui, depuis des millénaires, utilisent, comme insecticide, l’écorce et les feuilles d’un arbre appelé le neem, ont gagné un procès contre une société commerciale américaine qui avait décidé de breveter le processus.

Comment cette volonté de protéger le patrimoine immatériel s’est-elle concrétisée ?

— Des experts du monde entier se sont réunis et, en octobre 2003, ont proposé aux différents États membres de l’UNESCO une Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, déclarant qu’elle entrerait en application si 30 pays au moins la ratifiaient. Ce chiffre a été atteint début 2006. Aujourd’hui, 185 pays l’ont signée. Il y en aurait bien plus si les communautés non membres de l’ONU (et donc de l’UNESCO) pouvaient la ratifier. C’est le cas de Taiwan, dotée d’un très riche patrimoine immatériel, une région du monde où les habitants parviennent à associer vie très matérialiste et grande spiritualité. 

Par ailleurs, il est important de souligner que de grands pays, comme les USA, le Canada ou l’Australie, n’ont toujours pas accepté de la signer. D’une part, ils sont réticents au fait de reconnaître des droits culturels à des minorités ethniques qui vivent sur leurs territoires, et, d’autre part, ils privilégient la notion de “survivance” des traditions, à travers un folklore qu’ils considèrent avant tout comme une source de divertissement et de plaisir et non, comme le proclame la Convention de l’UNESCO, un réel « patrimoine vivant ».

Pour vous, ce patrimoine permet de faire communauté, il s’ancre dans le passé tout en devant s’adapter au présent…

— “Patrimoine“ signifie “souvenir du père” en latin, quelque chose dont on a hérité et qui permet justement de se retrouver avec ses ancêtres, avec des gens qui nous ont élevés, nos parents, nos grands-parents… Ce n’est pas pour autant de la nostalgie car le patrimoine immatériel, à la différence du folklore, ne recopie pas le passé, mais l’adapte à notre temps et fait en sorte qu’il soit actuel, qu’il corresponde aux valeurs de la société. Le rôle des femmes, par exemple, change actuellement, alors qu’autrefois, la plupart des traditions leur laissaient peu de place. C’est une question de valeurs que porte la communauté. Il y a une évolution et il faut suivre le cours des choses.

Comme c’est le cas dans les carnavals, par exemple ?

— Un carnaval doit d’abord avoir du sens. Celui de Malmedy, par exemple, crée une interaction entre visiteurs et participants. Ceux-ci vont vous décoiffer, vous mettre un petit chapeau, vous faire agenouiller pour le passage de la Haguète, son personnage emblématique… Les traditions favorisent le vivre ensemble, la relation avec le public. À condition toutefois que le public soit limité, parce que le “surtourisme” tue toute interaction entre celui qui est dépositaire d’un patrimoine et celui qui vient voir, qui n’a aucun code et va donc faire n’importe quoi. À Binche, on a, par le passé, accepté trop de monde. En 2006, la petite délégation québécoise que je guidais faisait partie des 400 personnalités invitées et journalistes accrédités. Sur le balcon de l’hôtel de ville, nous avions pour voisins des équipes de télévision russe, japonaise, italienne, etc. La plupart ne venaient pas pour savoir comment le carnaval se déroulait ni quel était le sens des images qu’ils captaient de Gilles, de plumes d’autruche, de lancers d’oranges, avides de bruit et de couleurs. 

Je déplore cette attitude car je la considère comme de la maltraitance envers le patrimoine immatériel, dans la mesure où il y a là une dévalorisation de l’“esprit” du carnaval qui est inhérent à la population binchoise et particulièrement à ses sociétés de Gilles. On ne parle plus de valeur ou de sens, on parle de spectacle, c’est-à-dire de spectacularisation de traditions propres à une communauté, et le folklore en est souvent le reflet. Mais la situation s’est améliorée. Les organisateurs proposent désormais aux touristes qui le souhaitent de venir très tôt, le Mardi gras, pour assister au bourrage des Gilles dans une famille et ainsi comprendre le pourquoi des traditions et ainsi ressentir l’atmosphère empreinte d’amitié et de complicité qui se noue dans les groupes de Gilles et au sein des familles. Les journalistes sont aussi davantage informés au préalable.

Vous insistez toujours sur la dimension affective de ce type de traditions…

— Oui, en opposition à tout ce qui est superficiel, leur principal ennemi étant la société de consommation. Les porteurs de patrimoine culturel immatériel ne sont pas nécessairement fortunés, mais ils ont en eux des valeurs très importantes. Un exemple : comme journaliste à la RTBF, j’ai fait de nombreux reportages sur les fanfares et les harmonies. J’ai été marquée par un tout petit village d’Ardenne où le chef musical était le menuisier et les répétitions avaient lieu dans son atelier. L’accueil, la joie de vivre, la solidarité y étaient remarquables.

Dans le patrimoine immatériel, vous incluez aussi les savoir-faire…

— Bien entendu, ils en font partie intégrante, mais sont souvent totalement délaissés, parce que non rentables. Les finances dirigent la société, c’est ça le problème. En 2001, comme attachée à l’Institut du patrimoine wallon, au Centre des Métiers du Patrimoine de la Paix-Dieu, j’ai enregistré, avec un réalisateur de la RTBF, une série de portraits d’artisans du bâtiment qui détenaient des techniques en voie de disparition. Nous avons découvert un monde exceptionnel d’ingéniosité, de respect des matières et des formes travaillées, de désir de perfection et de volonté de pérennisation du patrimoine. Le savoir-faire est tellement immatériel qu’il est difficile à cerner. Il est intergénérationnel, transmis de génération en génération, il se propage, il est porteur de valeurs et donne du sens à la vie finalement. 

Vous avez été longtemps journaliste. Comment êtes-vous devenue une spécialiste du patrimoine matériel et immatériel wallon ?

— Les deux sont liés. J’ai suivi à l’université de Liège des études de musicologie et de linguistique wallonne car si, au départ, je voulais devenir journaliste, j’étais amoureuse de la langue wallonne. Une de mes professeurs m’a dit qu’elle souhaitait me confier une recherche sur la chanson wallonne, un domaine jamais vraiment exploré dans le monde scientifique. J’ai alors entrepris de nombreuses collectes de vieilles chansons, allant de village en village, munie d’un enregistreur emprunté à la RTBF, où j’assurais déjà divers petits programmes. J’ai réalisé un mémoire de fin d’études comportant un disque 33 tours avec une cinquantaine de chansons collectées, leurs transcriptions sur partitions (manuscrites alors !) et des considérations méthodologiques sur l’enquête. 

À la sortie de l’université, celle-ci n’avait pas de budget pour financer ma recherche et j’ai donc passé différents examens pour entrer à la RTBF. J’y ai travaillé 35 ans, tant en radio qu’en télévision, comme responsable de rubrique, productrice, réalisatrice et journaliste. Dès 1977, je me suis intéressée aux différents patrimoines : musées, bâtiments et sites historiques, musiques et fêtes traditionnelles, savoir-faire, etc.

Vous enseigniez en même temps ?

— Depuis 1986, j’ai assumé les cours d’Art et Traditions populaires à l’université de Liège et, en 2005, peu après la réforme de la RTBF qui avait remplacé la plupart de ses programmes culturels par des émissions de divertissement, j’ai quitté la radio-télévision pour entreprendre une thèse de doctorat sur la Transmission du Patrimoine culturel immatériel. Depuis lors, je suis titulaire des cours de Patrimoine culturel immatériel à l’ULiège.

Entre le 27 janvier et le 6 février dernier, vous avez organisé la “Semaine des Patrimoines vivants” à Verviers. En quoi consistait-elle ?

— La ville de Verviers a beaucoup souffert des inondations de juillet 2021. Après 5 ans, les travaux de démolition et de reconstruction sont toujours en cours et il est vrai qu’après une catastrophe d’une telle ampleur, on pense d’abord aux besoins vitaux (manger, avoir un toit, retrouver du travail, etc.). Répondant à une demande de la Maison des Sciences de l’Homme de l’université, j’ai remis en 2024 un projet de recherche pour que le patrimoine culturel immatériel retrouve une véritable place dans la ville et pour qu’il serve de trait d’union entre les différentes composantes de sa population. Celle-ci est très multiculturelle puisque la ville de Verviers compte 55 000 habitants de 123 nationalités différentes.

Je l’avais d’abord axé sur le Bethléem verviétois, théâtre de marionnettes du XIXe siècle qui avait été noyé en 2021, alors qu’il se trouvait dans les caves du musée. Chaque année, à la période de Noël, ce théâtre accueillait le public en leur proposant un épisode de l’histoire sainte transposée dans le Verviers du milieu du XIXe siècle. Avec, notamment, le mariage de Marie et Joseph, elle, vêtue d’une robe de soie blanche et lui, en habit, dans une église de la ville. J’ai finalement élargi la réflexion à la réappropriation des différents patrimoines immatériels que possèdent les citoyens, y compris ceux issus de l’immigration, et j’ai créé cette “Semaine des Patrimoines vivants”. 

*Je voulais que plusieurs communautés viennent mettre en avant leurs propres patrimoines immatériels, qu’elles puissent se retrouver et réfléchir à la question du vivre ensemble. On a ainsi abordé toute une série de thèmes, à travers des ateliers créatifs, des spectacles, des soirées, des conférences, etc. En ouverture, on a présenté à 122 rhétoriciens du Collège Saint-François-Xavier, le film Le Fantôme de Theresienstadt, l’histoire d’un gamin juif de Prague enfermé par les nazis dans le ghetto de cette ville. Il a publié des poèmes et finira gazé… Un moment d’intense émotion pour les jeunes Verviétois. Et on a terminé par un concert réunissant des musiciens d’origines diverses qui, l’après-midi, s’étaient mutuellement appris des musiques de leurs régions. 

L’exemple même du métissage que vous ne cessez de prôner…

— Oui, j’aimerais que l’on ne soit ni raciste, ni nationaliste, ni identitaire, parce qu’on a réellement besoin de ressourcement. Pour ce concert étaient réunis un accordéon et un violon wallons, deux bouzoukis grecs, un oud arabe et différentes flûtes. Il y avait vraiment une communion entre les musiciens. Ainsi, le jeune de la communauté marocaine qui jouait merveilleusement du luth a appris aux autres un air répandu dans tout le monde arabe, les Grecs ont fait de même avec des airs de rébétiko et tous ont joué des airs traditionnels wallons. 

Propos recueillis par Michel PAQUOT

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