Réservé aux abonnés : Annemie Schaus : éviter les jugements à l’emporte-pièce

Réservé aux abonnés : Annemie Schaus : éviter les jugements à l’emporte-pièce

Élue en 2020 rectrice de l’Université de Libre de Bruxelles, réélue quatre ans plus tard, Annemie Schaus revalorise la notion de libre examen par le développement de l’esprit critique, des échanges interdisciplinaires et du dialogue. Et porte une attention particulière aux étudiants en cultivant la bienveillance et en veillant à ce qu’aucun ne soit abandonné en route.

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Publié le

28 octobre 2026

· Mis à jour le

28 octobre 2026
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© Aurore DELSOIR

– Simultanément, cinq écrivains – les Belges Vincent Engel et Thomas Gunzig, les Français·es Lola Lafont, Marie Ndiaye et Romain Lemire – sont devenus Docteurs Honoris Causa de l’ULB. Pourquoi ce choix ?

– Ce sont cinq auteurs importants qui ont des choses à dire. La lecture participe à d’autres possibles dans ce monde si complexe et ils écrivent des livres qui analysent le réel de manière extraordinaire. Ce choix s’inscrit aussi dans notre volonté de décloisonner les disciplines qui le sont encore beaucoup trop, parfois au sein d’une même faculté. Les enseignants sont majoritairement favorables à l’interdisciplinarité qui ne consiste pas simplement à juxtaposer les regards de deux disciplines sur une même question : il faut qu’elles dialoguent et s’enrichissent mutuellement. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, il est plus que jamais essentiel de cultiver l’esprit critique. L’ouverture aux autres disciplines joue un rôle fondamental. C’est aussi tout le sens d’ATLAS–Brussels School of Arts, l’alliance que nous avons créée avec La Cambre, l’INSAS et le Conservatoire royal de Bruxelles pour rapprocher les arts et les sciences et encourager les projets communs. 

– Comme rectrice d’une université qui compte quelque 38 500 étudiant·es et plusieurs centaines d’enseignant·es, la place que prend l’intelligence artificielle vous inquiète-t-elle ? 

– L’interdire serait évidemment complètement vain, voire absurde, elle est un outil pédagogique fabuleux. Les étudiants peuvent répéter avec elle, lui poser des questions. Par contre, il faut leur apprendre les limites de ce qu’elle peut apporter, notamment pour tout ce qui concerne le raisonnement, la réflexivité, l’esprit critique. Elle me paraît tout à fait compatible avec une université, mais l’université va devoir réapprendre à apprendre. Ce ne sera plus du tout la même manière d’enseigner, ni même d’évaluer. Il va falloir revenir à plus d’examens oraux, de raisonnement, plutôt que la simple restitution d’une matière. 

– Qu’est-ce qui vous a poussé à postuler comme rectrice ?

– Mon objectif était de renforcer encore la bienveillance au sein de l’université. J’ai été doyenne, puis vice-rectrice, et à l’issue de ce mandat, j’ai effectué une année sabbatique à Berkeley où j’ai été particulièrement sensible à l’attention portée aux membres de la communauté universitaire. Cette expérience m’a inspirée et m’a donné envie de cultiver davantage encore cette dimension à l’ULB. Notre université avait traversé de nombreuses évolutions, entre le processus de Bologne, le décret Paysage et les différentes réformes de l’enseignement supérieur qui avaient demandé beaucoup d’énergie et d’adaptation aux équipes. Je souhaitais renforcer les liens au sein de notre communauté et remettre le libre examen sur le devant de la scène. J’ai été élue en 2020, et les crises se sont succédé : le Covid, la guerre en Ukraine, les occupations de sans-papiers – humainement très éprouvantes – et enfin Gaza et tout le tumulte que cela a engendré. Pour autant, je ne pense pas que j’aurais renoncé à me présenter si j’avais su ce qui m’attendait. D’ailleurs, j’ai choisi de briguer un second mandat. 

– Qu’entendez-vous par bienveillance ? 

– Je suis très préoccupée par la santé mentale des étudiants. Trois mois après mon élection, j’ai publié une carte blanche pour rappeler à quel point les jeunes avaient fait des sacrifices pendant cette période et combien il était essentiel de réinvestir dans la jeunesse. Malheureusement, cet investissement reste encore insuffisant à l’échelle de la société, alors que les chiffres sont particulièrement alarmants. Les enquêtes de notre Observatoire de la vie étudiante témoignent d’une réelle souffrance psychologique qui ne s’est pas simplement dissipée avec la fin de la pandémie. À l’ULB, nous avons pris cette question très au sérieux, notamment à travers les dispositifs d’accompagnement psychologique, le travail d’ULB Santé et les campagnes de sensibilisation comme Déclic Santé mentale. Mais les besoins restent immenses et nos services de consultation psychologique sont très sollicités. Il faut mesurer ce qu’ont vécu celles et ceux qui avaient 15 ou 16 ans pendant le confinement, à un âge où les relations sociales sont essentielles. Avant cela, ils s’étaient mobilisés massivement pour le climat, sans voir les changements qu’ils espéraient. Puis sont venues les guerres et toutes les inquiétudes qu’elles suscitent. Avouons que le contexte n’est pas des plus réjouissants. C’est précisément pour cela que nous devons continuer à soutenir cette jeunesse, lui donner confiance et lui permettre de déployer tout son potentiel.

– Pour aider les étudiants en difficulté, vous avez créé le Fonds Rosa…

– Je l’ai lancé en 2021, lorsque nous avons constaté à quel point la précarité étudiante s’aggravait. À l’époque, le nombre d’étudiants faisant appel à notre Service social avait augmenté de 25%. L’objectif était de mobiliser la solidarité de notre communauté universitaire pour venir en aide à celles et ceux qui rencontraient des difficultés pour se nourrir, se loger ou poursuivre leurs études. Entre 2021 et 2025, le Fonds Rosa a récolté plus de 122 000 € de dons pour renforcer l’action de notre Service social étudiant. Plus récemment, face à la hausse du minerval décidée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, nous avons également pris des mesures pour protéger les étudiants les plus fragilisés. Nous avons notamment prévu des réductions pour ceux qui ne peuvent bénéficier des dispositifs légaux et un soutien exceptionnel permettant à certains étudiants en difficulté de conserver un minerval de 835 €, plutôt que de payer les 1 194 € du nouveau taux plein. Toutes ces initiatives répondent à une même conviction : les difficultés financières ne doivent pas empêcher un jeune d’entamer ou de poursuivre des études universitaires. C’est au cœur de notre mission d’émancipation et de solidarité.

– Vous parlez aussi d’inclusion. Que mettez-vous derrière ce terme ? 

– Que toutes les diversités et formes d’identité soient traitées de manière égale. Que chacun se sente à sa place, que tous et toutes puissent habiter l’université, que ce soit en matière de discrimination raciale, liée à la fortune, à l’état de santé, etc. C’est un travail qui n’en finit jamais. On doit chaque fois s’adapter aux nouvelles situations qui se présentent à nous. Il y a vingt ans, on ne parlait pas des étudiants qui avaient des besoins spécifiques. Maintenant, on prend de plus en plus de mesures pour qu’ils soient intégrés dans nos méthodes d’enseignement. 

– Vous avez été accusée d’antisémitisme, d’héberger des associations radicales palestiniennes, etc.

– C’est précisément dans les périodes les plus complexes et polarisées que le recul et le maintien du débat font toute la différence. Sur le conflit israélo-palestinien, par exemple, nous avons organisé des conférences réunissant des intervenants aux points de vue différents pour permettre l’échange plutôt que de laisser la polarisation nous diviser davantage. C’est cette position nuancée et courageuse qui nous a permis de traverser ces épreuves. La nuance, c’est approfondir les questions, confronter les points de vue et accepter la contradiction. C’est tout le sens du libre examen.

– Vous êtes la deuxième femme à devenir rectrice de l’ULB. Est-ce pour vous une fierté ?

– J’aimerais qu’un jour, cette question ne se pose plus, tant il sera devenu naturel qu’une femme accède à la tête d’une université, au même titre qu’un homme. Ce qui compte avant tout, ce sont les convictions et le projet que l’on porte. Cela dit, je mesure l’importance du symbole, notamment pour les jeunes femmes qui doivent pouvoir se projeter dans ces fonctions. Mon propre parcours m’a aussi rendue particulièrement attentive aux obstacles que les femmes peuvent rencontrer dans leur carrière. C’est pourquoi j’ai été à l’initiative de la mesure “Cascade”, qui vise à améliorer la représentation des femmes aux différents échelons de la carrière académique et qui a contribué à faire passer la proportion de femmes parmi les professeurs ordinaires de 18% en 2016 à 29% en 2024. En tant que rectrice, j’ai également veillé à constituer une équipe respectant l’équilibre entre les femmes et les hommes. Car les stéréotypes ne se contentent pas d’influencer les regards que l’on porte sur les autres : ils façonnent aussi la perception que l’on a de ses propres capacités et de sa légitimité. En les déconstruisant, on ouvre le champ des possibles, parfois là où l’on ne soupçonnait même pas qu’il existait des barrières. C’est une dimension essentielle de l’émancipation à laquelle je suis profondément attachée.

– À la base, vous êtes avocate. Pourquoi avez choisi ce métier ?

– Lors du premier TP en première candi, l’assistant nous a demandé pourquoi on faisait le droit, et je lui ai parlé de justice. Il m’a répondu qu’il ne fallait pas alors faire le droit, car il n’a rien à voir avec la justice, il est là pour assurer la sécurité juridique. Cela m’a foutu une claque et, en même temps, je me suis dit que j’allais continuer pour ça. Je me suis accrochée à cette idée de justice, de lutte contre les inégalités. C’est ainsi que j’ai été avocate en droits de l’homme, engagée pour les droits humains consacrés par la Convention européenne des droits de l’homme, par notre Constitution et par la Déclaration universelle des droits de l’homme. 

– Vous dites que l’université est un phare dans le monde. Que voulez-vous dire ? 

– Apprendre, c’est essentiel pour éviter les jugements à l’emporte-pièce et abscons. Le cerveau est notre principale richesse. Le savoir doit rayonner dans le monde et l’université est là pour cela. Mais elle est mise sous pression. La liberté académique est attaquée, son financement a baissé de 25% en vingt ans. Aujourd’hui, même le financement de la recherche devient compliqué. Or il est important de faire des études. Pas nécessairement à l’université, mais se former, oui. Remettre cela en question, pour moi, ce n’est pas concevable.

– Qu’est-ce vous plait le plus dans votre fonction ?

– J’apprécie particulièrement les échanges avec les membres de notre communauté universitaire, dans toute sa diversité. Cette fonction permet également de porter des projets ambitieux et de les voir prendre forme, dans l’intérêt de tous. C’est dans cet esprit que nous avons lancé en février 2026 les Assemblées libres, une démarche inédite visant à associer l’ensemble de la communauté universitaire à une réflexion sur l’avenir de l’ULB. Nous avons pris le temps de nous interroger collectivement sur nos pratiques, nos priorités et les défis auxquels nous sommes confrontés, sans éluder les questions qui dérangent. Après tout, une université qui défend l’esprit critique doit se montrer capable de l’exercer sur elle-même. Ces échanges ont débouché sur une vingtaine de recommandations. Nous travaillons actuellement à leur traduction en mesures concrètes, afin que cette réflexion collective se prolonge par de véritables évolutions au sein de notre université. 

– Et qu’est-ce qui vous semble le plus difficile ?

– Devoir composer avec des contraintes budgétaires de plus en plus fortes, alors que les besoins ne cessent de croître et le nombre d’étudiants d’augmenter. Le sous-financement de l’enseignement supérieur pèse sur les conditions de travail de nos équipes comme sur celles des étudiants. Il faut constamment faire des choix, établir des priorités, parfois renoncer à certains projets. C’est d’autant plus frustrant que les idées et les initiatives ne manquent pas et qu’au-delà de ses missions d’enseignement et de recherche, l’université joue un rôle essentiel dans la société, en contribuant à éclairer les débats et à répondre aux grands défis contemporains.

Propos recueillis par Michel PAQUOT

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