La révolution en un hashtag ?
La révolution en un hashtag ?
L’affaire vient de faire grand bruit, et pas simplement en Flandre : début février, dans un talk-show de la VRT, une humoriste a décrit l’insécurité vécue chaque jour dans la rue par les femmes.
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L’animateur de l’émission l’a repris, affirmant que certaines de ses amies, au contraire, ne se sentaient pas en danger et laissant supposer qu’il devait y avoir des raisons à cela. Sur les réseaux sociaux, y compris francophones, l’extrait est devenu tout de suite viral. En quelques jours, plus de 20 000 femmes ont réagi en partageant leur vécu du harcèlement de rue, soutenant l’artiste et dénonçant la banalisation. Elles ont répondu à l’animateur non par la colère, mais par le réel.
Ce 8 mars est la Journée internationale des droits des femmes. Cetévénement n’est pas un rituel, mais un rappel. Et, parfois, un électrochoc. Car, malgré les progrès et la lente érosion de certaines formes de domination masculine, le quotidien des femmes reste traversé de violences “banales”, de pressions, de menaces, au travail, dans la rue ou dans l’intimité.
C’est là que, depuis 2017, #MeToo frappe fort. En donnant une langue commune à ce qui était jusque-là dispersé : le vécu. Il a suffi de quelques mots (“Moi aussi”, “Me too”), et ce qui semblait individuel est devenu collectif. De confidence, les témoignages se sont transformés en un geste public : ce n’est pas un incident. C’est un système.
#MeToo change-t-il vraiment les choses ? Est-ce une révolution, ou une immense protestation morale ? S’inspirant des travaux de Jacques Lacan, la psychanalyste Colette Soler formule une critique stimulante. Selon elle, « avec les Me Too, on est dans la question des bonnes mœurs. Et leur protestation, pour bien fondée qu’elle soit, se fonde sur les valeurs traditionnelles, le respect humaniste, sans rien apporter de neuf sur le féminin ». #MeToo pourrait être à la fois une secousse historique et un mouvement qui parle surtout le langage du droit, du respect, de la reconnaissance. Sans forcément inventer un “nouveau féminin”, il rendrait d’abord visible ce qui l’empêchait de respirer.
Mais n’est-ce pas déjà énorme ? En brisant le mythe du viol “exceptionnel”, brutal, commis par un inconnu, facile à identifier, il a aussi mis en lumière le “viol ordinaire” : celui des zones grises, des pressions, des situations minimisées, des agressions dans le cercle amical ou dans l’intimité. Avec des dilemmes impossibles : comment nommer ce qui n’a pas l’apparence du crime ? Comment parler quand l’agresseur est proche ? Comment être crue quand il affirme que « c’était consenti » ? Et comment dénoncer si l’on ne veut pas envoyer quelqu’un en prison ?
La Journée des droits des femmes pose une question plus large que la seule indignation : que fait-on de cette parole ?La société peut applaudir les témoignages, partager les hashtags, condamner les phrases maladroites. Mais l’essentiel est ailleurs : dans la capacité à transformer ce savoir collectif en protection, en justice, en réparation. Et à reconnaître que ce qui se joue ici n’est pas seulement un conflit entre hommes et femmes, mais un combat pour sortir de l’ombre ces violences qui s’imposent sans bruit. Et qui abîment des vies sans toujours laisser de traces visibles.
#MeToo n’est pas seulement une réaction à la domination masculine. C’est un révélateur. Il oblige à regarder en face une vérité inconfortable : même quand la domination “s’étiole”, elle laisse derrière elle des habitudes, des réflexes, des silences. C’est contre cela que parlent les femmes. Pas pour “faire la morale”, mais pour reprendre place.
Frédéric ANTOINE
Colette SOLER, Lacan et l’être femme, Paris, PUF, 2026.
