« Les rayons et les ombres » : danser avec les loups
« Les rayons et les ombres » : danser avec les loups
Les rayons et les ombres, la nouvelle œuvre magistrale de Xavier Giannoli, pose un regard nuancé sur Jean Luchaire, journaliste fusillé en 1946 pour fait de collaboration.
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« Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. Le même être est victime et bourreau tour à tour. » Cette citation de Victor Hugo, extraite de son recueil Les rayons et les ombres publié en 1840, donne l’une des clés de lecture de ce film très réussi et inspiré de faits réels. Jean Luchaire, incarné avec une intensité remarquable par Jean Dujardin, apparaît comme un homme habité de contradictions, miné par la tuberculose et peut-être par les remords. Luchaire est journaliste et pacifiste convaincu. Dans les années 20, au lendemain de la Grande Guerre, il milite pour le rapprochement et la réconciliation de la France avec l’Allemagne. Les ennemis d’hier doivent sceller une nouvelle amitié parce que, il en est certain, « la guerre ne résout rien, elle ne fait que préparer la suivante. »
Pour mener à bien son projet, il peut compter sur d’anciens combattants des deux pays et sur Otto Abetz, professeur d’art allemand francophile, avec qui il noue une amitié fervente et durable. Mais c’est précisément ce désir de paix qui les conduira aux pires compromissions. À quel moment ces hommes, au départ animés d’idéaux très nobles, sont-ils devenus des salauds ? La frontière est imperceptible, et c’est là toute la puissance du film. Dans un monde de plus en plus polarisé, où l’on ne juge plus qu’en noir et blanc, Xavier Giannoli réhabilite la complexité, seule capable d’approcher la vérité.
INNOCENTE ?
L’histoire de ces deux hommes est racontée par la fille de Jean Luchaire, Corinne, une jeune actrice rayonnante interprétée par la lumineuse Nastya Golubeva. Entre 1935 et 1940, elle joue dans une dizaine de films, dont Prison sans barreaux réalisé par le Juif ukrainien Léonide Moguy en 1938. Cette œuvre la propulse au rang d’étoile montante du cinéma français. Dans l’une des scènes clés de ce film, son personnage clame son innocence avec une ferveur désespérée, comme un cri prémonitoire qu’elle ne cessera de répéter après la guerre. En 1940, sa carrière s’arrête brutalement parce qu’elle a contracté, à l’instar de son père, la tuberculose. À l’époque, on n’en guérit pas, on ne connaît que des rémissions. Entre ses séjours en sanatorium, elle mène une vie débridée, libertine et insouciante, faisant la fête dans les milieux collaborationnistes où son père évolue avec aisance.
C’est en 1948, deux ans après l’exécution de son père pour trahison, qu’elle entreprend de raconter sa vie et de laisser le témoignage de ce qu’elle a vécu en tant que fille d’un collaborateur ultra. Elle a été calomniée durant la guerre et agressée à plusieurs reprises après la Libération. Elle a été condamnée à dix ans d’indignité nationale. Mais pour quel crime ? Avoir aimé des Allemands ? S’être détournée du sort de ses compatriotes, comme tant d’autres mondaines, pour profiter de la vie facile que menaient ceux qui collaboraient avec l’ennemi ? Brûler ce qui lui restait de vie par les deux bouts ? Elle mourra en effet de sa maladie en 1950. Ou bien est-elle coupable d’être la fille d’un salaud ?
L’AMI ALLEMAND
Otto Abetz, l’ami allemand, joué par un August Diehl parfois glaçant, est assez rapidement approché par les nazis, qui voient dans son projet d’amitié entre la France et l’Allemagne l’occasion rêvée de faire passer leur propagande. Le discours pacifiste de Jean et Otto devient le biais pour maintenir le dialogue entre la France et Hitler, puisqu’ils veulent garder des points d’entente avec un homme qui se présente alors comme un artisan de paix désireux de relever l’Allemagne. Ils pensent qu’on ne construira pas de grands projets, qu’on ne préservera pas la sécurité et la paix sans une Allemagne forte. Jean s’entête à vouloir la paix à tout prix, sans comprendre que négocier avec Hitler, c’est déjà capituler moralement.
Otto, quant à lui, est expulsé de France en 1939, accusé d’être un agent de propagande, un espion conseiller spécial des nazis. Il reviendra cependant à Paris l’année suivante par la grande porte, comme ambassadeur d’Allemagne. Il ne fait plus aucun doute qu’il a abandonné son idéal d’autrefois pour adopter les idées nauséabondes du Führer. L’amateur de culture française dresse à présent une liste d’ouvrages interdits par la censure et spolie les Juifs qu’il affirmait défendre jadis. Jean Luchaire ne peut plus prétendre être dupe de son ami. Il est clair qu’à ce moment-là, lui aussi renie ses convictions pour profiter de l’argent facile et abondant, lui qui a toujours vécu au-dessus de ses moyens. Les Allemands financent son nouveau journal, Les Nouveaux Temps, le plus collaborationniste des quotidiens français. Et il noie sa conscience dans l’alcool et la drogue.
LA BANALITÉ DU MAL
Cinq ans après Les illusions perdues, couronné de sept César, dont celui du meilleur film, Xavier Giannoli revient avec une grande fresque historique d’une durée de 3h15. Il confie à Jean Dujardin un nouveau rôle à la hauteur de son talent. On le sent tiraillé à de nombreux moments, mais l’appât du gain et du pouvoir sera plus fort que tout. Coupable, il l’est, mais plutôt que de l’enfermer dans la case des méchants, le réalisateur s’attarde sur la trajectoire qui le fait glisser vers le mal. Huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le cinéaste signe un chef-d’œuvre dont la subtilité tranche avec la brutalité du temps présent. Il aborde en effet le sujet de la collaboration sous un angle nouveau et sans doute inconfortable : les salauds n’ont pas toujours été des monstres. Son propos rejoint celui d’Hannah Arendt qui avait théorisé la banalité du mal, après le procès d’Adolf Eichmann, l’un des organisateurs de la Solution finale, jugé à Jérusalem en 1961. Le film montre en effet que le mal radical peut être accompli par des personnes ordinaires, et, pire, par des êtres animés au départ d’un idéal très noble. On entre avec lui, entre ombre et lumière, dans les zones grises du mal.
Par ailleurs, à l’heure où nombre de pays européens cèdent aux sirènes de l’extrême droite et où les États-Unis soutiennent les partis nationalistes et identitaires, Les rayons et les ombres sonne un rappel nécessaire : on ne négocie pas avec ce type de formations sous peine d’y perdre son âme et la paix. Tous les discours qui banalisent leurs idées, qui les répètent à l’envi pour les rendre acceptables et la respectabilité qu’ils tentent d’afficher ne sont qu’un miroir aux alouettes. Les bonnes intentions ne suffisent jamais face à eux. On ne danse pas longtemps avec les loups sans finir par leur ressembler.
Jean BAUWIN
Les rayons et les ombres, film de Xavier Giannoli. En salle depuis le 01/04.
