Réservé aux abonnés : L’exil aux multiples visages
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Le premier roman de l’auteur canadien d’origine haïtienne Teylison Orélien, C’était ça ou mourir, est le plus remarqué et l’un des plus vendus cet automne. Accusé d’avoir été écrit avec l’intelligence artificielle, il reste un chef-d’œuvre qui raconte, de l’intérieur, la migration et l’exil.
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« Les survivants doivent porter les récits des disparus. » C’est ce que fait avec courage, brio et talent Thélyson Orélien dans son premier roman paru en août dernier, C’était ça ou mourir. Il y raconte l’Odyssée à l’envers d’un héros malgré lui qui fuit son Ithaque – ici Haïti – devenue au fil du temps Troie en flammes – ici Carrefour-Feuilles, son quartier de Port-au- prince. Un jour, il se décide à « partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras. Fuir juste pour vivre ». Avec, en toile de fond, ce constat repris en exergue : « On ne part jamais de son plein gré, on cherche seulement à retrouver un peu de dignité et de sécurité. »
SA PLACE DANS LE MONDE
Commence alors la longue marche de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géo dans un lycée, qui aimait dire à ses élèves que « la géographie c’était connaître sa place dans le monde ». Mais comment trouver sa place quand on a dû tout quitter ? Cette question est au centre de ce texte qui, loin d’être une autobiographie, est un écho des voix multiples de migrants et d’exilés que l’auteur, originaire d’Haïti et exilé au Canada, a pu rencontrer et interroger. Il en a fait de la vraie littérature originale avec des personnages attachants et hauts en couleur, des histoires qui se croisent au fil des rencontres, des passages inimaginables et épiques de frontières, des traversées de régions hostiles.
Tout commence par une généalogie, celle de « Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique ». Un attachement à une lignée qui se prolongera jusqu’à Mémé Dada qui, dans un rêve, lui dira même que, malgré tout ce qu’il endure, « même exilé, même sale, même fiévreux, tu n’es pas un chien. Tu es un fils, un héritier, un homme ».
RESTER VIVANT
Comment rester humain quand on est « migrant, ignoré, effacé, oublié, abandonné » ? Peut-être est-ce par le rire qui permet de prendre de la hauteur, de rester vivant au vrai sens du terme ? Le roman s’ouvre d’ailleurs par un éclat de rire qui jaillit pour ne pas hurler, pour sauver sa peau, pour ne pas exploser, un rire « comme si on pleurait à l’envers ». Il y a la langue aussi, qui aide à rester humain, même si tout migrant fait vite l’expérience d’« être en exil dans sa propre langue ». Jonas doit s’éloigner du créole, sa langue naturelle, passer par les divers accents de l’espagnol qui trahissent une origine, apprendre l’usage de l’anglais, pour arriver au français « celui qui sort quand on ne se cache plus tout à fait ».
Rester humain à travers les mots pour se dire autre que « migrants, réfugiés, déplacés ». Rester debout malgré tout par la possibilité de nommer les choses correctement. « Un homme qui parle est déjà debout. » Rester humain c’est également, au cœur du désastre, au milieu d’un camp pour réfugiés, pouvoir s’émerveiller devant une petite fille qui danse pour rien. « Pas pour TikTok. Pas pour un parent. Juste pour le vent. Comme si la musique existait encore, comme si l’avenir était à portée de main. » Et constater que « le chemin d’un migrant n’est pas une ligne droite. C’est un chapelet de coups de chance, de mains tendues et de portes fermées. Un parcours où on doit chaque pas qu’on fait à celui qui nous a porté, celui qui ne nous a pas dénoncé, celui qui nous a donné une pomme, un sourire, une couverture ou simplement le droit de passer ». Passer en conservant quoiqu’il arrive, dans un sac Carrefour en plastique, quelques affaires, une photo de sa mère, un livre de poèmes de son compatriote René Depestre, un carnet pour écrire, une odeur de savon…
La sortie de ce magnifique roman devenu un best-seller a été ternie par le soupçon, lancé par un site anonyme, d’avoir été écrit « presqu’intégralement » avec l’intelligence artificielle. L’auteur, par ailleurs accusé de plagiat pour des textes beaucoup plus anciens, s’en est défendu, affirmant l’avoir commencé il y a une dizaine d’années et voyant du « racisme » derrière ces attaques.
Christian MERVEILLE
Thélyson ORELIEN, C’était ça ou mourir, Paris, Grasset, 2026.
