Terre-en-Vue protège les terres agricoles

Terre-en-Vue protège les terres agricoles

Ces trente dernières années, en Belgique, quarante-trois fermes ont disparu en moyenne chaque semaine. Et, en Wallonie, deux mille hectares de terre perdent annuellement leur affectation agricole. L’ASBL Terre-en-vue lutte contre cette dramatique réalité en mettant des terres à la disposition d’agriculteurs et agricultrices.

Publié le

18 mars 2026

· Mis à jour le

31 mars 2026
Membres de l'ASBL Terre-en-Vue dans un champ les uns à côté des autres
©Terre-en-Vue

« On croit en l’avenir ! Parce qu’en Wallonie, nous avons des terres magnifiques et des agriculteurs et agricultrices convaincus et engagés ! » Ce cri du cœur est celui de Zoé Gallez, juriste à Terre-en-vue, association qui, depuis quatorze ans, est attachée à la préservation des terres agricoles à long terme et à ce qu’elles soient gérées de manière responsable. Elle participe à cette mobilisation afin de faciliter l’accès à la terre pour des agriculteurs et agricultrices porteur·euses de projets agroécologiques. « Face à la dégradation progressive du paysage agricole, si on se laisse faire, en 2030, il n’y aura plus que quelques gigantesques exploitations industrielles. Nous visons à extraire les terres de la spéculation foncière par une propriété et une gestion collective et citoyenne de ce qui est considéré comme un bien commun. »

TROUVER DES FONDS

La ferme des coquelicots, non loin de Tournai, est un bel exemple d’une missions de Terre-en Vue. À la ferme des coquelicots, près de Tournai, Pierre et Sophie sont deux jeunes agriculteurs passionnés par leur métier. Sophie produit une diversité de légumes et des céréales dans le respect des sols et de la biodiversité. Contre un abonnement annuel, une centaine de personnes de la région se fournissent chez elle et participent aux permanences de distribution de ses produits dans le magasin situé sur le lieu de culture et à des chantiers participatifs locaux. Pierre, de son côté, élève un troupeau de cinquante chèvres dont il transforme le lait en yaourts et fromages disponibles sur place. Leur propriété compte trente-huit hectares, mais ils se sentaient un peu à l’étroit et souhaitaient s’agrandir. L’horizon leur semblait sombre, quand ils ont appris que Michel, un fermier voisin âgé de 55 ans, cultivateur de céréales et éleveur de vaches, commençait à fatiguer. Et ses enfants ne voulaient pas prendre sa succession. Le couple s’est alors rapproché de lui et ils ont entamé un dialogue. Le fermier possède 4,4 hectares jouxtant leur propriété, appartenant à seize propriétaires différents. Réunir les deux territoires serait une véritable aubaine, permettrait une extension remarquable et facile. D’autant plus que cette parcelle est voisine de leur magasin. Le courant est passé à merveille chez ces interlocuteurs. Sophie et Pierre pourraient étendre leur production et Michel cheminer sereinement vers la fin de sa carrière. Ils ont contacté Terre-en-Vue afin de rendre possible cet échange qui aboutira après un appel de fonds (272.600 €), toujours en cours et bientôt finalisé. Le cas de la ferme des coquelicots est un bel exemple d’une des missions de Terre-en Vue.

CINQ CRITÈRES 

Depuis sa création en 2011, Terre-en Vue tente de rassembler des communautés de soutien autour de fermes à travers des acquisitions de terres pour les libérer du marché spéculatif et de la production agro-industrielle. Elle veut imaginer et construire un mode de gestion de ces terres en bien commun afin de produire de la nourriture saine et locale en respectant la nature et s’inscrire dès lors dans une perspective de long terme. C’est pour cela qu’elle acquiert des terres pour des fermes et/ou des projets agricoles en phase d’installation dans toute la Wallonie et, à Bruxelles, pour y développer l’agriculture urbaine. L’association est formée de trois structures : la fondation qui récolte des dons et des legs pour assurer la gestion des terres à long terme. La coopérative (aujourd’hui composée de quelque cinq mille coopérateurs), financée par des parts sociales pour acquérir des terres et les louer aux agriculteurs et agricultrices. Et l’ASBL qui reçoit des subsides pour accompagner les projets via une équipe salariée et des volontaires. Tout citoyen sensibilisé à la sauvegarde du patrimoine agricole peut adhérer.

Quel que soit le levier d’action choisi pour faciliter l’accès à la terre, les fermes et les projets soutenus doivent répondre à cinq critères principaux :  produire une alimentation saine et accessible. Être tournés vers les populations locales (commercialisation en circuit court). Être respectueux des terres agricoles par l’observance de huit clauses à travers une servitude environnementale ainsi que du cahier de charges de l’agriculture biologique. Et, surtout, être portés par des agriculteurs et agricultrices professionnel·les et être économiquement viables. Depuis ses débuts, Terre-en-Vue a mis à disposition près de deux cents hectares à des fermes qui, ensemble, en cultivent plus de six cents dans cet esprit-là. La sauvegarde de quelques hectares pour une ferme permet souvent sa survie.

ENJEUX DE DEMAIN

Pourtant, même avec la meilleure volonté du monde, l’acquisition de terres n’est pas chose facile. En effet, entre cinquante et quatre-vingt mille hectares (7 à 10%) de la surface agricole wallonne sont détenus par des acteurs publics : 262 communes, autant de CPAS, des fabriques d’église, des provinces, intercommunales ainsi qu’Infrabel, la RTBF et bien d’autres. Mais ils sont, la plupart du temps, peu outillés pour une bonne gestion de ces terres : pas de locataires, pas de cadastre, pas de suivi précis, peu de repères dans la mise à disposition de la transition agroécologique. S’il arrive à l’ASBL de prendre certaines parcelles publiques en gestion, l’objectif est plutôt d’autonomiser ces collectivités dans l’usage de leurs terres agricoles. Car soutenir l’accès à ces terres publiques et en déterminer la politique fait aussi partie des enjeux de demain.

« Surtout que, poursuit Zoé Gallez, et c’est vraiment très regrettable, il nous faut réguler le marché. On doit absolument agir dans ce domaine. Nous n’avons aucune maîtrise sur la vente de ces terres et il n’existe aucun contrôle sur leurs prix de vente. Depuis 2017, par exemple, pour plus de 50%, l’hectare se vendait à 41 000€. Autrement dit, plus d’un million pour quelques hectares. En France, par contre, un organisme d’État gère la régulation de ce type d’opérations, obligeant à un prix maximum plus facilement accessible aux futurs candidats acquéreurs. Il faudrait, chez nous, si nous voulions avoir la maîtrise sur la vente, un contrôle sur les prix. En revanche, celui de la location est fixé par la loi sur le bail à ferme (200€ l’hectare par an). »

REVENUS DÉCENTS

« Depuis longtemps, continue la juriste, les syndicats agricoles sont réticents au contrôle du prix de vente, parce qu’ils veulent permettre à des fermiers d’avoir des revenus décents, une sorte de pactole pour s’octroyer un départ à la retraite confortable. Mais cela commence à bouger avec l’arrivée d’un certain nombre de plus jeunes en leurs rangs. Un projet est en cours qui imposerait de passer par l’AFA (l’Agence du Foncier agricole) mise en place par la Région wallonne en 2024. Avec notre partenaire CREDAL, acteur financier qui, depuis quarante ans, soutient des pratiques économiques et sociales soutenables, nous participons à l’élaboration d’une véritable politique foncière agricole. Le code wallon de l’agriculture, de même que le code territorial et celui de l’environnement reconnaissent en effet le territoire wallon, son agriculture et son environnement comme notre patrimoine commun. Ce qui donne de l’élan à nos efforts. »

Il s’agit donc d’accompagner les communes, qui maîtrisent rarement le cadastre de leurs terres, via un inventaire de celles qui sont disponibles sur leur territoire. Et aussi de mettre en place des appels à projets aux agriculteurs et agricultrices afin d’installer, de soutenir la stabilisation des baux et de mettre à leur disposition des outils techniques et juridiques facilitant le travail de gestion de leur foncier.« Il est évident que c’est beaucoup plus “éco-rentable” que de laisser filer ces terrains à une urbanisation galopante ou que la plantation de sapins de Noël (à exporter en Russie, excusez du peu), voire la bio-méthanisation suite à la production intensive de maïs, par ailleurs très gourmande en eau. »

REPRENDRE LA MAIN

Pour le projet de la ferme des coquelicots raconté plus haut, comme dans d’autres cas, avant de faire appel à une levée de fonds spécifique, Terre-en-Vue se rend sur place pour une visite sur le terrain. « Nous sommes, la plupart du temps, une douzaine de personnes, explique Zoé Gallez.Des agronomes, des agriculteurs membres de notre association et plusieurs de ses acteurs qui, sur base d’un cahier des charges particulièrement précis, font le tour de la situation afin de finaliser la faisabilité du projet. Ainsi, la ressource n’est laissée ni au marché économique ni à l’État. Il devient donc, pour nous, essentiel, voire impératif de sortir notre épargne des banques en explorant de la sorte des alternatives et, partant, reprendre la main sur notre argent en choisissant de l’investir dans des initiatives durables et éthiques. Donc de donner un véritable sens à notre épargne. Ce qui nous a permis, depuis 2012, de soutenir plus de quarante fermes en Wallonie et huit projets bruxellois. »

Michel LEGROS.

Infos :  info@terre-en-vue.be

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