Thibaut Roland : débattre pour se parler

Thibaut Roland : débattre pour se parler

Thibaut Roland est l’initiateur de l’abandon du format historiqueAll News de la chaîne LN24 et le concepteur de son repositionnement éditorial autour de deux piliers assumés. Le premier repose sur la nostalgie télévisuelle, avec la rediffusion de téléfilms et de séries françaises populaires, comme Navarro ou Une femme d’honneur. Le second est celui du maintien…

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28 février 2026

· Mis à jour le

28 février 2026
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Thibaut Roland est l’initiateur de l’abandon du format historiqueAll News de la chaîne LN24 et le concepteur de son repositionnement éditorial autour de deux piliers assumés. Le premier repose sur la nostalgie télévisuelle, avec la rediffusion de téléfilms et de séries françaises populaires, comme Navarro ou Une femme d’honneur. Le second est celui du maintien de débats de proximité, incarné par deux talk-shows quotidiens, dont le sien, centrés sur des personnalités belges issues d’univers sociaux, professionnels ou idéologiques différents. 

UN ESPACE DE CONFRONTATION

Pour lui, ces deux axes répondent à une logique avant tout pragmatique. La nostalgie joue un rôle d’appel : elle attire un public qui ne viendrait pas spontanément sur une chaîne comme LN24. Le débat, lui, vise moins à convaincre qu’à faire exister un espace de confrontation durable. « Il n’y a actuellement aucune chaîne belge francophone qui propose tous les jours ce type d’émission », remarque-t-il. C’est sur cette double logique que se joue l’essentiel du pari de décentrement qu’il défend bec et ongles, tout en concédant avoir parfois fait des erreurs de programmation. Car ce choix éditorial a d’abord été dicté par une contrainte économique forte : « Produire de l’information en continu était devenu hors de nos moyens », confie-t-il. S’il y a eu tant de restructurations et de licenciements (les journalistes ténors de l’antenne ont été remerciés en décembre dernier), c’est que LN24 ne disposait pas des moyens humains et financiers nécessaires à la réalisation de son projet initial. À la place de l’info, Thibaut Roland estime que les émissions de talk sont une alternative réaliste : moins coûteuses, mais encore capables de produire du sens et de donner une identité lisible à l’antenne.

Dans l’émission qu’il anime, cette ligne se traduit par des plateaux volontairement inconfortables. À 100% belge, il a réuni le controversé animateur Stéphane Pauwels et le juge bruxellois Luc Hennart, ainsi que des intervenants comme le politicien Gilles Vanden Burre ou l’économiste Bruno Colmant. « Ce sont des gens qui, normalement, ne se croisent jamais. La première fois, le juge Hennart a clairement hésité à s’asseoir à côté de Pauwels. Il se demandait s’il ne valait pas mieux partir. Trois émissions plus tard, ils se parlaient normalement. Personne n’a changé d’avis, mais le dialogue existait. » Le choix de certains débatteurs n’a pas été absent de critiques, estimant que l’émission virait au populisme. Il y répond : « Affirmer qu’on ne peut pas inviter quelqu’un, c’est aussi dire que ceux qu’il représente n’ont pas droit de cité. »Pour que cela fonctionne, il faut, dit-il, que la parole soit confrontée, encadrée et discutée. Le débat n’a de valeur que s’il est contradictoire.

UN AVENIR INCERTAIN

Avant LN24, le public avait découvert Thibaut Roland sur RTL, puis sur la RTBF comme animateur de On n’est pas des pigeons. Cela reste pour lui sa plus belle expérience de télévision. « C’est là que j’ai connu le meilleur équilibre entre exigence, popularité et moyens. J’étais éditeur et présentateur. On avait des moyens, une dynamique d’équipe, des audiences. Pour donner un ordre d’idée : le budget d’une émission commeLes Pigeonséquivaut à deux fois le budget total de LN24… » Le contraste avec la situation actuelle de LN24 est net et nourrit une inquiétude qu’il ne cherche pas à masquer. La chaîne fonctionne avec des effectifs très réduits, des marges financières fort étroites et une grande incertitude sur son avenir. Et ce, même si, ces derniers mois, les pertes financières sont moins importantes. Parlant d’une entreprise en soins palliatifs depuis des années, il confie : « Quand on travaille ici, il faut accepter l’idée que la chaîne peut disparaître. » L’avenir pourrait venir de capitaux français. Mais si c’est pour faire une version belge de CNews, l’animateur affirme que cela sera sans lui.

Son rapport à la chose publique s’enracine dans une histoire familiale marquée par l’engagement. Son grand-père, le baron Étienne Cerexhe, était prof de droit à l’UCLouvain et doyen à l’UNamur et, pendant de nombreuses années, parlementaire PSC. Son oncle, Benoît, est bourgmestre de Woluwe-Saint-Pierre et a été ministre. Haut fonctionnaire au Parlement bruxellois, sa mère, disparue trop tôt, a, elle aussi, travaillé au cœur des institutions. « La politique faisait partie du décor », dit-il, confiant que les discussions lors des repas de famille l’ont passionné depuis sa tendre enfance. Ce qui n’était pas le cas de ses sœurs… Une disposition qui s’est aussi construite au collège Saint-Michel, où il a rencontré des profs de religion ouverts, et où on personne n’était forcé de suivre la foi chrétienne. Longtemps, Thibaut Roland a préféré une position d’observateur plutôt que d’acteur. Jusqu’à un déclic personnel récent : l’une de ses sœurs, précédemment peu intéressée par les questions politiques, est devenue cheffe de cabinet adjointe du ministre Crucke. « Là, je me suis dit que ce n’était pas un hasard. Cela devait être génétique ! » Aussi regrette-t-il un peu avoir choisi, il y a vingt ans, de suivre des études de philologie romane à LLN plutôt que de s’inscrire en droit, comme l’aurait souhaité sa mère pour son unique fils…

RADICALEMENT AU CENTRE

Thibaut Roland affirme un credo politique plutôt oxymorique, car il se veut « radicalement centriste », ce qui peut paraître paradoxal. C’est parce qu’il est attaché au compromis, mais sans naïveté. Et qu’il revendique être critique face aux extrêmes, sans refuser le conflit d’idées. Il croit aussi possible de construire une société multiculturelle sans renoncer à l’histoire commune ni imposer une identité dominante. « Lors d’un travail, en humanités, j’avais rencontré Hamza Fassifiri, un représentant de la communauté marocaine belge qui faisait aussi un peu de politique. Ce qu’il m’avait dit m’avait beaucoup frappé : “Concernant l’intégration, vous ne vous rendez pas compte à quel point on est en Belgique dans des problèmes de luxe par rapport à la France”. Avec le recul, il avait raison à l’époque. Mais, aujourd’hui il risque d’avoir tort. Comment est-on passé, en moins de vingt ans, de quelque chose qui ne marchait pas si mal à quelque chose qui fonctionne moins bien ? Où le train a-t-il déraillé ? Je n’arrive pas à comprendre où la bascule s’est produite et comment elle s’est faite. »

Tout en continuant à se battre pour que subsiste LN24 avec une identité propre, Thibaut Roland commence à penser qu’il a un peu fait le tour de la télé. À 39 ans, il n’écarte plus l’hypothèse d’un futur engagement concret en politique. Pas comme une rupture ni comme une ambition affichée, mais comme une continuité possible de ses convictions. « J’ai un goût pour la chose publique. Aujourd’hui, je le nourris par les médias. Demain, ce sera peut-être autrement… » 

Propos recueillis par Frédéric ANTOINE

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