Spiritualités et démocratie : un défi

Spiritualités et démocratie : un défi

Comment ma religion (ou ma philosophie) se positionne-t-elle par rapport à la démocratie ? Comment la vit-elle ? Les deux sont-elles compatibles ? Faut-il la promouvoir davantage ? À ces questions, nos six chroniqueurs spirituels répondent, chacun à leur manière.

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Publié le

29 mars 2026

· Mis à jour le

1 avril 2026
Le chroniqueur Gabriel Ringlet, la tête posée sur la main, portant des lunettes et regardant la caméra

« L’ESPRIT SAINT ET NOUS AVONS DÉCIDÉ QUE… »

J’ai souvenir d’un évêque catholique qui déclarait un jour avec conviction : « L’Église n’est pas une démocratie. » Il ne s’agissait pas d’une provocation de sa part. D’ailleurs, il s’empressait d’ajouter qu’au plan politique, comme citoyen, il était favorable à la démocratie, mais que l’Église… c’est autre chose. Quelle “autre chose” ? Prenez la résurrection de Jésus. Ce n’est pas une affaire qui se débat au Parlement, insiste monseigneur, mais une affirmation de foi. Et une affirmation de foi ne se joue pas majorité contre opposition.

Il me semble que ma religion, en tout cas sous nos latitudes, respecte et même encourage la démocratie comme système d’organisation de la société. Mais elle estime que certains grands enjeux théologiques et ecclésiaux échappent à ce mode d’organisation. Cela ne veut pas dire un refus du débat ni même de l’élection. Les évêques en synode, par exemple, ou en concile. Mais ce sont des électeurs non élus ! Dans le fond, aujourd’hui encore, l’Église catholique fait sienne la célèbre formule de Saint-Paul : « L’Esprit saint et nous avons décidé que… » (Actes 15,28)

À vrai dire, je ne suis pas sûr que face à des problèmes doctrinaux ou devant des questions éthiques difficiles, le vote de chaque catholique pratiquant aiderait au progrès de la démocratie. Avec quel risque de démagogie ? Que l’Esprit saint nous préserve d’un trumpisme ecclésial ! Par contre, la démocratie intra-ecclésiale ferait une belle avancée si le débat s’avérait totalement ouvert, sans qu’aucune question ne soit “réservée”, et où la libre-pensée fait pleinement partie des règles du jeu.

Donc, première réponse, pour garantir la démocratie au cœur de ma religion : être catholique et libre-penseur. Je crois qu’en second lieu il faut s’éloigner d’une conception abstraite et aseptisante de l’unité. Une démocratie vivante encourage la décentralisation de la décision. Je souhaite que mon Église puisse offrir, sur une même question, des réponses différentes. Cela ferait-il éclater la religion catholique ? Je prends le pari inverse : qu’elle en sortirait renforcée. Et si malgré tout, les brèches s’avéraient difficiles à gérer, ne vaut-il pas mieux une Église ébréchée, de large spectre, secouée peut-être, mais qui a du goût et du répondant, plutôt qu’une Église trop fade, repliée dans l’étroitesse du plus petit commun dénominateur ? Courage, Léon !

Gabriel RINGLET, Prêtre et théologien

La chroniqueuse Josiane Wolff, souriant à la caméra, devant un fond en bois

UNE ALLIANCE SOUS CONDITION

J’ai toujours été une laïque agnostique, au sens où je me méfie des certitudes trop bien installées, qu’elles soient religieuses, philosophiques ou politiques. Je me définis donc par conviction plus que par appartenance institutionnelle. C’est depuis cette position personnelle, discrète mais assumée, que j’interroge aujourd’hui le rapport entre la laïcité et la démocratie. La laïcité n’est pas une réalité unique. En Belgique, elle possède un visage officiel : celui du Centre d’Action laïque (CAL), de ses prises de position, de son rôle reconnu dans le paysage du (non)confessionnel face à l’État. Cette laïcité-là est militante, structurée, politiquement engagée. Elle se vit comme un rempart aux intégrismes et à toute tentative d’imposer une vérité sacrée comme “faisant loi”. À ce titre, elle apparaît comme une alliée naturelle de l’idéal démocratique.

Il existe une autre laïcité, plus silencieuse, moins visible, faite de celles et ceux qui tiennent à un espace commun ouvert où coexistent des convictions diverses, parfois contradictoires. Une laïcité quotidienne qui ne cherche ni à convaincre ni à combattre, mais à permettre. Ces laïques regardent la démocratie avec un mélange d’attachement et de prudence. Car, si précieuse soit cette dernière, elle n’est pas une garantie absolue. Une majorité peut se tromper, exclure, discriminer. Elle peut, démocratiquement, restreindre des libertés ou légitimer des peurs. Dès lors, faut-il promouvoir la démocratie comme une valeur indiscutable, ou accepter de la penser comme une construction fragile, toujours inachevée ?

C’est ici que la laïcité non militante introduit une nuance essentielle. Elle ne remet pas en cause la démocratie, mais refuse de la sacraliser. Elle rappelle qu’une démocratie vivante est celle qui accepte d’être interrogée, y compris par ceux qui la soutiennent. Le risque, si la laïcité devenait trop sûre d’elle-même, trop alignée sur un discours politique, serait de se transformer à son tour en idéologie. Rationnelle, certes, mais oublieuse de sa propre part de dogmatisme. À force de vouloir à tout prix “protéger” la démocratie, elle pourrait en oublier l’un des principes fondamentaux de celle-ci : la pluralité des regards.

Laïcité et démocratie sont donc profondément compatibles, mais à condition qu’aucune des deux ne se prenne pour une vérité révélée. Si la démocratie a besoin de la laïcité pour rester désacralisée, la laïcité a besoin de la démocratie pour ne pas devenir normative au nom du Bien.

Josiane WOLFF, Auteure, conférencière

MÉDITER SANS FUIR LE MONDE

Quand on évoque la philosophie bouddhiste, il importe de distinguer les pratiques dans les pays orientaux de celles des pays occidentaux. Dans les pays où le bouddhisme est implanté depuis un ou deux millénaires, les attentes populaires ont adapté les messages de Bouddha à d’anciens régimes autoritaires où on parlait de sujets du souverain plutôt que de citoyens. À l’inverse, l’Occident découvrit le bouddhisme par l’intermédiaire d’une poignée d’universitaires à partir du XIXe siècle, et en masse après 1968, à une période où les citoyens actifs avaient succédé aux sujets des souverains autoritaires.

Dès lors, la réception du bouddhisme chez nous s’est réalisée dans un contexte de démocraties et les interprétations des discours du Bouddha se sont faites dans un climat d’évidence démocratique. Et nombre d’adeptes du bouddhisme en Occident considèrent qu’il permet la libération et non la soumission, l’émancipation et non le conformisme. Dans les associations bouddhistes membres de l’Union Bouddhiste de Belgique, les décisions sont discutées en assemblées générales et beaucoup de pratiquants sont impliqués dans des mouvements associatifs, culturels et sociaux. Donc, la pratique de la démocratie se vit à la base.

Il est intéressant d’observer la relation dialectique de ces citoyens s’appropriant les messages d’un autre temps avec la difficulté de l’écart contextuel, culturel, avec l’exigence rationnelle de la raison et, en même temps, l’acceptation que l’on ne comprend pas nécessairement tout le contenu du message polymorphe directement. Les pratiquants qui viennent chercher un endroit pacifié permettant d’unir le corps et l’esprit, de calmer les angoisses d’un monde mouvant, se retrouvent dans un processus d’apprentissage, d’initiation à un message d’abord simple qui se nuance au fur et à mesure, qui se complexifie à raison de l’approfondissement du savoir.

Quant à moi, je trouve dans la pratique de la tradition zen de Tich Nhat Hanh le moyen de travailler en profondeur ma capacité de tolérance et d’ouverture en même temps que l’exigence d’un bouddhisme engagé dans le monde, sensible aux inégalités et aux injustices, actif autant que faire se peut à garder vivant notre besoin d’être dans le monde sans se laisser déstabiliser par les troubles extérieurs. Essayer de trouver une sérénité dans un monde bousculé. Et bien entendu, dans la philosophie bouddhiste, il est primordial de vivre de manière démocratique. Le Dalaï Lama a mis sur pied, il y a une quinzaine d’années, une assemblée représentative et un exécutif des Tibétains de la diaspora, rompant ainsi avec un traditionalisme ancestral et s’inscrivant dans une exigence démocratique. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, le bouddhisme ne consiste pas à se replier narcissiquement sur soi, il consiste à prendre conscience de notre “être dans le monde”, notre “inter-être” avec tous les humains. “Inter-soyons” donc.

Pierre VERJANS, Administrateur de l’Union Bouddhiste de Belgique

La chroniqueuse Floriane Chinskyok souriant à la caméra

FORMER LES CITOYENS ET LES CITOYENNES 

La démocratie repose sur un paradoxe : pour qu’elle existe, il faut que le peuple soit formé à exercer le pouvoir ; mais pour que les gens apprennent à exercer le pouvoir, ils ont besoin de la liberté qu’offre une démocratie. Lorsqu’une dictature empêche les citoyens·nes de s’éduquer à la liberté, le peuple n’est pas prêt à exercer sa souveraineté au moment de la libération. Que faire alors ? Peut-on imposer à un peuple de se former pour qu’il devienne ensuite capable de repousser toute chose qu’on lui imposerait ?

Lorsque les Hébreux sortent d’Égypte, au temps du célèbre « et my people go », ils se défont de l’oppression extérieure qui pesait sur eux. L’oppression intériorisée, elle, demeure. Le peuple a quitté la tyrannie égyptienne ; mais tout reste à faire. Pour réellement quitter une civilisation, il faut créer la civilisation qui la remplacera. Le don de la Torah devait jouer ce rôle, et ce don s’est soldé par un échec : juste après avoir reçu l’interdit de l’idolâtrie, le peuple, livré à lui-même, recrée un veau d’or ; il retourne à l’idolâtrie égyptienne. La rechute n’est pas fatale, une nouvelle Torah sera donnée.

Le processus d’intégration de la liberté et de la citoyenneté prend du temps et demande des efforts. Ces efforts sont portés d’année en année par une fête qui permet de revivre le processus de libération et de s’interroger sur la réalité de notre liberté, de remettre à jour notre engagement citoyen : la fête de PessaH. La Pâque juive, qui a commencé le 1er mars, est justement une éducation à la liberté. Pé-SaH signifie, « la bouche qui parle », l’autorisation de s’exprimer est le premier élément nécessaire à l’exercice commun du pouvoir. PessaH signifie également “passer” et renvoie à la dernière plaie infligée aux familles restées silencieuses face à l’oppression égyptienne. 

Une désobéissance civile collective était programmée, elle consistait à apposer du sang d’agneau sur les portes des maisons. La présente divine “passe” au-dessus des maisons ayant pris ce risque et les protège. Le courage de s’exprimer est illustré ici. Au-delà du récit de la Torah écrite, les célébrations de la fête se développent dans la Torah orale et en particulier dans la Michna PsaHim. On y rappelle l’obligation de raconter l’histoire de la sortie d’Égypte à ses enfants, comme si nous étions nous-mêmes sortis d’esclavage, au présent, car nous sommes tous·tes concerné·es. Les enfants doivent poser des questions, certaines sont prérédigées, et elles ouvrent ainsi à d’autres questions spontanées ; pas de démocratie sans pouvoir d’interpeler !

Indépendamment du contexte politique extérieur qui lui est imposé, le judaïsme (comme d’autres) s’attache à former des personnes capables de contribuer activement à l’exercice collectif du pouvoir. Chaque rassemblement est l’occasion de développer notre capacité de décider en commun et de nous y éduquer ; tel est notre devoir.

Rabba Floriane CHINSKY 

Le chroniqueur Hicham Abdel Gawad regardant la caméra, se trouvant à l'extérieur devant un buisson

ISLAM ET DÉMOCRATIE : UNE TENSION FÉCONDE ?

Parmi les débats récurrents autour de l’islam, la question de sa compatibilité avec la démocratie revient souvent. Certains apologètes affirment qu’elle serait déjà inscrite dans la révélation, tandis que ses critiques les plus sévères y voient une impossibilité structurelle. Entre ces deux positions, la réalité apparaît plus nuancée. L’islam est une tradition religieuse née au VIIᵉ siècle, tandis que la démocratie moderne est le produit d’évolutions politiques beaucoup plus récentes. La question est donc moins celle d’une compatibilité originelle que celle d’un dialogue possible entre deux héritages historiques différents.

Les défenseurs de cette compatibilité citent fréquemment le verset 38 de la sourate 42, qui décrit les croyants comme ceux « dont les affaires sont [décidées] par consultation entre eux » (shûrâ). Ce principe de délibération collective évoque effectivement une certaine idée de participation. Mais il serait exagéré d’y voir une démocratie avant l’heure. Dans l’Arabie tribale du VIIᵉ siècle, la consultation entre notables existait déjà : le Coran semble plutôt reprendre cette pratique familière pour structurer la jeune communauté musulmane. L’histoire politique du monde musulman montre d’ailleurs que ce principe n’a pas débouché sur des institutions démocratiques au sens moderne. Très tôt, le califat s’est transformé en monarchie dynastique. Cette évolution n’a cependant rien d’exceptionnel : les sociétés chrétiennes, elles aussi, ont longtemps vécu sous des régimes monarchiques avant de développer des systèmes démocratiques.

Cela n’empêche pas certains penseurs musulmans contemporains de voir dans l’islam des ressources favorables à la démocratie : la valorisation de la justice, la responsabilité individuelle devant Dieu ou encore l’idéal de consultation peuvent nourrir une culture politique plus participative. Mais des tensions subsistent, notamment autour de la question de la souveraineté et de l’interprétation de la loi religieuse.

Au fond, la relation entre islam et démocratie dépend moins des textes que des choix interprétatifs et politiques des sociétés musulmanes. Comme toutes les traditions religieuses anciennes, l’islam est confronté au défi d’articuler fidélité à son héritage et adaptation au monde contemporain. Entre idéal de consultation et exigences démocratiques, le dialogue reste ouvert. Le résultat de ce dialogue sera davantage une question de bonnes volontés en co-construction qu’une question de texte.

Hicham ABDEL GAWAD, Écrivain

Photo de la chroniqueuse Laurence Flanchon souriant à la caméra

UN RAPPORT NI SIMPLE NI UNIVOQUE

Le protestantisme n’entretient pas avec la démocratie un rapport simple ni univoque. Il serait faux d’en faire spontanément la religion de la liberté politique ; mais il serait tout aussi faux de nier les affinités profondes qui ont pu se nouer, surtout en Europe, entre certaines formes du protestantisme et la culture démocratique. La tradition presbytéro-synodale, fondée sur la délibération, la représentation, le vote et la décision collégiale, a familiarisé le protestantisme avec des pratiques de discussion, de discernement commun et de partage de l’autorité. Le courant réformé, issu notamment de Jean Calvin et d’Ulrich Zwingli, a en outre contribué à élaborer une réflexion sur le droit de résistance au pouvoir injuste, notamment dans la tradition monarchomaque.

Le protestantisme européen a aussi appris, souvent douloureusement, à distinguer autorité politique et autorité religieuse. L’expérience des persécutions a profondément ancré, dans la mémoire protestante, le prix de la liberté de conscience ; cette mémoire a nourri une sensibilité durable à la liberté, au pluralisme, à la responsabilité partagée et au refus de l’absolutisation du politique. Elle a ainsi contribué à faire naître un éthos favorable à la délibération et à la limitation du pouvoir. Dès lors, lorsque les Églises protestantes interviennent dans l’espace public, elles ne cherchent pas en principe à imposer des normes morales, mais à proposer une ressource éthique et spirituelle dans le respect du pluralisme démocratique. La parole protestante se veut volontiers critique, attentive à l’État de droit, aux contre-pouvoirs, à la participation civique et à la dignité de toute conscience.

La situation des Églises évangéliques américaines est différente. D’une part, elles relèvent d’une autre histoire, marquée par le revivalisme, le poids du conservatisme moral, la puissance médiatique et l’imaginaire d’une nation élue. D’autre part, une partie du protestantisme évangélique blanc s’est compromise en soutenant une politique nationaliste et illibérale, tandis qu’une droite chrétienne mène une guerre culturelle pour “l’âme de l’Amérique”. Il ne faut pourtant pas réduire le protestantisme américain à ce seul visage. Des résistances protestantes s’organisent : méthodistes, épiscopaliens progressistes et certains baptistes s’opposent aux dérives autoritaires, défendent les migrants et rappellent l’exigence démocratique ainsi que la séparation des pouvoirs.

Laurence FLACHON, Pasteure de l’Église protestante de Bruxelles-Musée (Chapelle royale)

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