Dieu aime-t-il la guerre ?
Dieu aime-t-il la guerre ?
L’image a fait le tour du monde. Le 5 mars 2026, à la Maison-Blanche, une prière collective est organisée en présence de responsables politiques et militaires. Une vingtaine de pasteurs évangéliques imposent leurs mains sur le Président américain.
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Une semaine auparavant, les USA et Israël déclenchaient une attaque militaire contre l’Iran. Dans le bureau ovale, le pasteur Tom Mullins encourageait Donald Trump : « Nous prions pour que la sagesse du ciel inonde son cœur, son esprit et le Seigneur. Je prie pour que ta grâce et ta protection accompagnent nos troupes et tous les hommes et femmes qui servent dans nos forces armées, et Père, nous te prions simplement de continuer à donner à notre président la force dont il a besoin pour diriger notre grande nation ». Cette offensive militaire galvanise les milieux évangélistes conservateurs qui voient en Donald Trump un homme providentiel. Une image bien entretenue, notamment par Paula White, conseillère spirituelle du Président et responsable du “Bureau de la foi”, créé en février 2025.
REGISTRE RELIGIEUX
« Quand on parcourt les prises de position publiques de ces derniers jours aux États-Unis, il est frappant de constater à quel point polarisation politique et polarisation religieuse s’entremêlent, analyse Blandine Chelini-Pont, professeure d’histoire contemporaine à Aix-Marseille Université. Les partisans de l’opération lancée contre l’Iran conjointement avec Israël ont volontiers recours au registre religieux : sacralisation du leadership politique états-unien, mise en scène religieuse de la guerre, vision apocalyptique de l’affrontement actuel dans certains segments de l’appareil militaire, justification biblique par certains milieux chrétiens pro-israéliens… » La narration providentialiste et l’élection “quasi divine” du président fondent une rhétorique qui « s’inscrit dans une tradition fondamentaliste millénariste, qui interprète l’histoire contemporaine comme le prélude d’une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans cette perspective, la politique étrangère états-unienne peut être relue comme une étape du drame eschatologique. La guerre cesse alors d’être un simple instrument de puissance : elle devient l’un des événements possibles de l’accomplissement de l’histoire divine ».
Cette sacralisation indispose cependant des militaires. Des plaintes arrivent auprès de la Military Religious Freedom Foundation dénonçant les arguments des chrétiens radicaux. Blandine Chelini-Pont observe : « Plusieurs témoignages y sont rapportés d’officiers expliquant aux soldats que le conflit faisait partie du “plan divin de Dieu”. Un sous-officier rapporte notamment qu’un commandant aurait affirmé : “Le président Trump a été désigné par Jésus pour allumer en Iran le feu qui provoquera l’Armageddon”, établissant un lien explicite entre l’intervention militaire et la bataille eschatologique d’Armageddon décrite dans l’Apocalypse. » Dans ce contexte, le ministre de la Guerre, Pete Hegseth, active ce courant. Lui-même sioniste chrétien, proche du pasteur évangéliste ultraconservateur Douglas Wilson, il fait partie des défenseurs d’Israël et de sa politique. Une défense portée aujourd’hui à la Maison-Blanche plutôt par ces chrétiens évangélistes que par des personnalités juives elles-mêmes. Ces milieux chrétiens évangélistes sont persuadés du retour imminent du Christ et de l’approche de la fin du monde.
EXPANSIONNISME SIONISTE
Pour ce faire, la Terre sainte (Israël et Palestine) doit être aux mains exclusives du peuple juif pour que l’Armageddon puisse arriver, suivi du retour du Christ. La prophétie évangéliste prédit ensuite la mort des deux tiers des juifs. Les survivants abandonneraient le judaïsme pour se dévouer à Jésus. Ces sionistes chrétiens naviguent entre soutien inconditionnel à Israël et une forme d’antisémitisme, puisqu’au final, le peuple juif serait éradiqué. Reste que le territoire de la Terre sainte est à définir. L’ambassadeur US en Israël, Mike Huckabee (sioniste chrétien), défend l’idée expansionniste d’un Grand Israël qui irait du Nil à l’Euphrate, comme « Terre promise aux enfants d’Israël » (Genèse 15:18-21). Soit la totalité du Liban et de la Jordanie ainsi que des “parties” de l’Irak, de la Syrie, de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite…
En Israël, le sionisme laïc de la fin des années 1940 a fait place à un sionisme religieux fondamentaliste. Le 19 juillet 2018, le parlement israélien votait la loi définissant Israël comme le foyer national du peuple juif, consolidant en droit la suprématie juive. Ce courant nationaliste messianique s’est renforcé avec des ministres suprématistes au sein du Cabinet Netanyahou : Bezalel Smotrich (Finances) et Itamar Ben-Gvir (Sécurité nationale). Ils se sont l’un et l’autre exprimés sur des questions telles que : la volonté d’anéantissement de la Palestine et l’émigration forcée des Palestiniens, l’intensification de la guerre à Gaza, le soutien des colons en Cisjordanie… Ils sont aussi porteurs du projet de Grand Israël, leitmotiv de l’extrême droite suprémaciste israélienne.
Blandine Chelini-Pont observe que des « prises de position, mises en avant aussi bien par des Églises américaines protestantes que par l’Église catholique des États-Unis et par le Vatican, réaffirment les principes du droit international et contestent la mobilisation du sacré au service de la guerre. Face à ces imaginaires guerriers, de nombreuses institutions religieuses expriment une opposition claire à la guerre. Églises protestantes modérées (les épiscopaliens, les unitariens, les méthodistes, les quakers et mennonites, les 38 Églises membres du National Council of Churches) et responsables catholiques américains (la Conférence épiscopale des États-Unis) dénoncent la sacralisation du conflit. La critique la plus structurée émane toutefois du Vatican ».
ABUS DU NOM DE DIEU
Il faut dire que Trump et ses disciples ne ratent pas beaucoup d’occasions de se manifester sur le terrain religieux. Et que, plus le conflit en Iran perdurait, plus les incantations religieuses fusaient. Deux exemples : le 10 mars 2026, le ministre de la Guerre, Pete Hegseth, a cité le Psaume 44 pour demander la protection et la victoire des troupes américaines ; le 1er avril 2026, Paula White-Cain, conseillère spirituelle de Trump a comparé le président à Jésus-Christ : « Personne n’a payé un prix comme celui que vous avez payé. Cela a presque coûté votre vie. Vous avez été trahi, arrêté et faussement accusé. Grâce à Sa résurrection, vous vous êtes relevé. »
Une semaine après les propos de Pete Hegseth, le patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pizzaballa a dénoncé ces déclarations. « L’abus et la manipulation du nom de Dieu pour justifier cette guerre ou toute autre guerre constituent le péché le plus grave que nous puissions commettre en ce moment, s’est-il emporté. La guerre est avant tout politique et répond à des intérêts très concrets, comme la plupart des guerres. Nous devons faire tout notre possible pour ne laisser aucune place à ce langage pseudo-religieux, qui ne parle pas de Dieu, mais de nous-mêmes. » Trois jours plus tard, le 18 mars, le cardinal Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège (le numéro 2 du Vatican) a annoncé que, s’il devait s’adresser au président américain ou aux Israéliens, il leur dirait de « mettre fin à la guerre au plus vite car le danger d’une escalade est vraiment imminent ». Mi-mars, l’archevêque de Washington, Robert McElroy, et celui de Chicago, Blase Cupich, critiquaient la guerre et sa mise en scène.
TRUMP CONTRE LE VATICAN
Mais les charges les plus virulentes sont venues, à plusieurs reprises du pape Léon XIV lui-même. « Les chrétiens qui portent de graves responsabilités dans les conflits armés ont-ils l’humilité et le courage de faire un sérieux examen de conscience et de se confesser ? », interrogeait-il. Face aux régimes démocratiques noyautés par les fondamentalistes ou aux régimes théocratiques autoritaires avérés, les capacités de réaction ou l’accès aux informations varient fortement. Tant aux USA qu’en Israël des voix se font entendre aussi sur divers terrains. Comme Priests against Genocide USA, engagé dans la dénonciation des violences contre les civils à Gaza et dans la critique des initiatives diplomatiques américaines liées au conflit. En Israël, Rabbis for Human Rights veut porter la voix de la conscience juive humaniste, défendant les droits des communautés marginalisées en Israël et dans les Territoires occupés.
Reste qu’en Iran, dictature théocratique par excellence, le blocus informationnel est total. Au pays des mollahs et au sein de mouvements comme le Hezbollah, Dieu est aussi convoqué pour justifier leur lutte et conforter leur pouvoir. Difficile donc d’apprécier l’existence d’une résistance en faveur de la paix. Ce blocus informationnel, Donald Trump ne le supporterait pas, lui qui le 13 avril dernier critiquait ouvertement le pape Léon XIV le traitant de « faible ». Quelques jours plus tard, J.D. Vance ajoutait que le pape devait « faire attention avec les sujets de théologie ». Entre ces deux critiques, Trump avait aussi publié une photo le montrant en Jésus soignant un homme alité, entouré d’anges et survolé par des avions. Un beau chromo qui a choqué. Pas de quoi réchauffer les relations avec le Vatican (dont les prises de position sont devenues plus frontales) ni avec les églises chrétiennes dont certaines commencent à être échaudées par ce président incontrôlable…
Stephan GRAWEZ
