L’Émoustille fait vibrer culture et féminisme

L’Émoustille fait vibrer culture et féminisme

Née entre quatre amies en plein confinement, L’Émoustille est une newsletter culturelle qui met en lumière les artistes confrontées à des discriminations de genre, mais, surtout, partage des coups de cœur. Avec passion, engagement et beaucoup d’amitié.

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Publié le

1 octobre 2026

· Mis à jour le

1 octobre 2026
5 filles les unes à côté des autres
© L’émoustille

Tout commence au printemps 2020. Confinées, privées de salles et de sorties, quatre amies s’échangent livres, séries, podcasts et autres découvertes culturelles. « Cela nous faisait du bien. Cema nous reconnectait les unes aux autres », se souvient l’une d’elles, Lena Celnik. Jusqu’au jour où Audrey lance sur Messenger : « Les filles, j’ai une idée un peu folle. » Quelques Zoom plus tard, le projet est sur les rails. En mai 2021 paraît le premier numéro de L’Émoustille, une newsletter culturelle consacrée aux artistes sexisées. Aux commandes : Audrey Vanbrabant, Camille Toussaint, Noémie Jadoulle et Lena Celnik. Journalistes pour la plupart, elles se connaissent de l’IHECS, la célèbre école de journalisme bruxelloise, de la RTBF ou, pour Lena et Audrey, des scouts. Surtout, elles partagent les mêmes valeurs. « Ce n’est sans doute pas un hasard si nous nous sommes trouvées. Nous avions cette même envie d’un monde plus égalitaire. »

AVEC SES TRIPES

L’engagement est là dès le départ. Femmes et minorités de genre restent moins visibles dans les médias, sur les scènes et dans les programmations. L’Émoustille entend, à sa mesure, leur faire davantage de place. Mais sans militantisme pesant ni leçon à donner. « Notre envie était de parler avec nos tripes et nos émotions de ce qui nous fait vibrer », expliquent-elles. Un livre, un film, un spectacle, un podcast, une musicienne, une illustratrice… Peu importe le genre : pour entrer dans L’Émoustille, il faut d’abord avoir provoqué un coup de cœur.

Chaque mois, l’équipe se réunit et met ses découvertes sur la table. Les choix se font ensemble, en veillant à varier disciplines, univers et profils. Car les cinq amies sont conscientes de leurs propres biais. « On a à peu près le même âge, on vient de milieux proches. Il fallait donc faire l’effort d’aller voir ailleurs. » D’où la présence, dans chaque numéro, d’une invitée extérieure qui apporte sa recommandation. Une grande importance est également accordée à l’image. « L’Émoustille était illustrée dès le début par Camille Toussaint qui écrit et dessine. Maud Chevrel a rejoint l’équipe il y a deux ans pour illustrer en alternance avec Camille. Les dessins font désormais partie de notre identité, jusque sur Instagram. On voulait parler avec le cœur, mais aussi en faire un bel objet. »

AVENTURE BÉNÉVOLE

Cinq ans plus tard, l’aventure reste entièrement bénévole. La newsletter est gratuite, sans publicité. Les quelques soutiens financiers servent essentiellement à acheter des livres, des places de spectacle ou à financer les découvertes dont les amies parleront ensuite. Derrière chaque envoi se cachent plusieurs heures de travail. Réunions, écriture, relecture, mise en page, réseaux sociaux… Les rôles tournent et chacune met ses compétences au service du projet. Leurs parcours et leurs combats respectifs nourrissent aussi L’Émoustille. Théâtre et cinéma pour Lena, journalisme, fiction, podcast, illustration ou bande dessinée pour les autres : autant de fenêtres différentes sur la création. « Cela nous permet de voir ce qui se passe dans plusieurs secteurs et de construire une vision plus globale du monde culturel. »

Le féminisme constitue l’autre socle commun. Un féminisme que Lena qualifie « d’intersectionnel », nourri de leurs expériences respectives et d’une même recherche de justice sociale. #MeToo a bien sûr compté. « Cela a clairement participé à modifier notre rapport au monde et à nous ouvrir les yeux sur certaines réalités. » Aujourd’hui, elles constatent davantage d’initiatives pour améliorer la représentation des femmes et des personnes minorisées dans la culture. Mais elles se gardent de crier victoire. Les avancées existent, certes, mais restent fragiles.

PASSAGE À LA SCÈNE

Pendant ce temps, L’Émoustille a grandi. Elle compte aujourd’hui quelque 1 400 abonnés à sa newsletter et plus de 3 000 followers sur Instagram, acquis essentiellement par le bouche-à-oreille. Elle a aussi accompagné, à sa manière, quelques artistes émergentes. Comme l’illustratrice Justine Sow, qui leur avait envoyé ses premiers travaux à ses débuts. L’équipe la recommande, suit son évolution et la voit quelques années plus tard publier une première BD chez Bayard (chroniquée dans L’appel en mai 2025). « Je ne sais pas si nous avons contribué à la faire connaître, mais nous l’avons vue grandir dans sa pratique », apprécie Lena Selnik. 

Pour leur cinquième anniversaire, les filles ont vu grand. Le 11 avril dernier, au Théâtre des Riches-Claires, dans le centre de Bruxelles, L’Émoustille est passée de la boîte mail à la scène. Pourquoi ? « Par mégalomanie ! », s’amuse Lena. Le principe est resté fidèle à l’ADN maison : transformer une newsletter en spectacle vivant. Illustration, musique, podcast, réalisation… les recommandations se sont incarnées à travers rencontres, projections et performances. Lena avait notamment choisi de mettre en lumière la réalisatrice Roxane Gaucherand et l’art du clip. Résultat : près de deux cents personnes dans une salle comble. Parmi elles, des fidèles, ainsi que des curieux qui ne connaissaient pas encore la newsletter. Les retours ont été magnifiques. Au point que l’équipe n’exclut pas de recommencer.

En cinq ans, L’Émoustille a aussi été une école de l’amitié. Car travailler ensemble, lorsqu’on est proches, oblige à apprendre à se parler, à s’écouter et à accepter que les vies des unes et des autres passent parfois avant le projet. Il a fallu ajuster les ambitions. À une époque, la newsletter est passée à un rythme bimestriel. Mauvaise idée : « Cela nous manquait trop ! » Elles sont donc revenues à dix numéros par an, avec une pause l’été. Lena reconnaît avoir parfois imaginé arrêter. Un changement de vie, un agenda trop chargé… Mais l’envie revient. Alors, quand on lui demande où elle voit la newsletter dans cinq ans, elle ne rêve ni d’empire médiatique ni de professionnalisation à tout prix. Elle veut d’abord que l’aventure continue.

Et peut-être est-ce justement là son secret. L’Émoustille défend une vision plus égalitaire de la culture, mais elle le fait sans jamais perdre ce qui l’a fait naître : le plaisir. Celui de découvrir, de s’enthousiasmer, de partager un coup de cœur et de donner envie aux autres d’aller voir, lire ou écouter à leur tour. Car, depuis le premier jour, l’aventure s’est construite autour de cette envie de faire circuler du positif. Pas de critiques assassines ni de recommandations tièdes : on y parle de ce que l’on aime, de ce qui touche, surprend ou enthousiasme. Une énergie communicative qui fait du bien à celles qui fabriquent la newsletter autant, espèrent-elles, qu’à celles et ceux qui la reçoivent. Cinq ans après ce premier Zoom entre copines confinées, L’Émoustille continue ainsi de cultiver ce qui était déjà son moteur au premier jour : aimer, partager, transmettre… et semer, au passage, quelques bonnes ondes.

Virginie STASSEN 

emoustille.mailchimpsites.com/

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